Le Congo et le verrou rwandais

Publié le 30 avril 2024 | Temps de lecture : 23 minutes
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Introduction

De nos jours, deux pays africains voisins portent le nom de ‘Congo’; la République du Congo (ancienne colonie française) et, à l’Est, la République démocratique du Congo (ancienne colonie belge), dix-huit fois plus peuplée et six fois plus grande.

Malgré le fait que ce dernier pays portait le nom de Zaïre au moment des faits relatés dans le texte qui suit, nous avons choisi de l’appeler Congo, comme l’a fait avant nous Hergé, dessinateur de ‘Tintin au Congo’.

Le Congo et le remodelage de la politique étrangère des États-Unis

Après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis se sont présentés comme les grands défenseurs du ‘monde libre’. En réalité, ce ‘monde libre’ était celui qui se définissait comme opposé au communisme.

Cette politique a amené les États-Unis à dépenser une fortune pour le plan Marshall. Celui-ci était destiné à redresser l’économie de l’Europe occidentale, ruinée par cette guerre, et ainsi faire obstacle à l’expansion du communisme vers l’ouest à partir de la Russie.

Paradoxalement, cette lutte pour la liberté ne les a pas empêchés de couvrir l’Amérique latine de dictateurs d’extrême droite et même de faire assassiner (parce que communiste) Salvador Allende, pourtant élu démocratiquement à la présidence du Chili.

De la même manière, la CIA américaine a suscité et financé de nombreux coups d’État ailleurs dans le monde afin d’assoir un certain nombre de ‘bons’ dictateurs à la tête de leur pays.

L’un d’eux était Joseph-Désiré Mobutu, maitre absolu du Congo depuis 1965 (et ce, jusqu’à sa chute en 1997).

Mais après un quart de siècle de bons et loyaux services rendus aux États-Unis, ceux-ci envisageaient de se passer de lui.

Avec l’effondrement de l’URSS en 1991, les États-Unis se retrouvaient sans cet épouvantail qui leur permettrait de rallier des pays autour d’eux.

Ils se sont donc reconvertis en défenseurs de la démocratie. Ce qui ne les a pas empêchés, encore une fois, de renverser des gouvernements qui ne leur convenaient pas, pourtant élus démocratiquement.

En vertu de cette nouvelle politique, un certain nombre de leurs vieux amis devenaient encombrants, dont le dictateur congolais. D’où l’idée de renverser son régime pour le remplacer par un autre, plus ‘vertueux’.

Conçu par des groupes de réflexion de droite, le plan américain s’inscrivait alors dans une grande stratégie de géopolitique en Afrique.

Maintenant aux mains des Démocrates, Washington voulait remodeler politiquement le cœur de l’Afrique subsaharienne (appelée alors Afrique noire). Même si, pour cela, il fallait bousculer la France dont la zone d’influence comprenait le Rwanda et le Congo.

Dans le cas précis du Congo, le remodelage américain débute en Ouganda.

Paul Kagame à la conquête du Rwanda

En 1990, Paul Kagame fait partie de l’armée ougandaise. Natif du Rwanda (un pays qu’il a quitté à l’âge de quatre ans), il occupe alors le poste de chef des services de renseignements militaires d’Ouganda.

Précédemment, il a fait partie des maquisards qui avaient aidé le président de ce pays à prendre le pouvoir en 1986. Pour le remercier, ce dernier l’avait nommé à ce poste.

En juillet 1990, lui et quelques collègues Tutsis de l’armée ougandaise sont envoyés à Fort Leavenworth (au Kansas) pour y recevoir une formation au sujet de la guerre insurrectionnelle.

À son retour des États-Unis, Paul Kagame et ses hommes quittent les rangs de l’armée ougandaise le premier octobre 1990 pour aller envahir leur pays d’origine (en jaune sur la carte). Ce qui y déclenche une guerre civile.

Le plan de ces rebelles ne se limitait pas à la simple prise du pouvoir au Rwanda — un pays relativement pauvre dont le pillage n’aurait pas rapporté grand-chose — mais à s’emparer également de la région congolaise du Kivu (en rouge sur la carte) dont les richesses minérales seraient exportées par le biais du Rwanda, assurant la prospérité de ce dernier et leur fortune personnelle.

À leurs yeux, cela se justifiait par le fait que les frontières de tous les pays africains sont des créations arbitraires des puissances coloniales datant du XIXe siècle et que rien n’empêchait des milices tutsies de créer de facto un ‘Tutsiland’ prospère dont le territoire chevaucherait plusieurs pays.

Contrairement à son sens littéral, ce ‘Tutsiland’ ne se définissait pas comme la terre occupée majoritairement par l’ethnie tutsie, mais plutôt comme un territoire où, malgré leur statut minoritaire, les Tutsis y règneraient en seigneurs.

Pour les États-Unis, l’idée était d’installer au Rwanda des dirigeants amis qui seraient en mesure d’envahir le Congo, pays voisin, et d’y contrôler l’accès aux ressources naturelles.

Paul Kagame et ses hommes mettront quatre ans à faire la conquête du Rwanda.

Le 6 avril 1994, quand un avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi est abattu par un missile, cet incident déclenche le massacre des Tutsis au Rwanda, accusés (à tort ou à raison) d’en être responsables.

Au cours des semaines qui suivent, les génocidaires Hutus avaient établi de nombreux barrages routiers afin d’empêcher les Tutsis d’échapper à leur sort.

Puisque l’offensive des rebelles Tutsis partait de l’Ouganda, leur avancée poussait d’abord la population qui fuyait les combats vers le centre du Rwanda, où se trouve la capitale.

Mais dès qu’ils eurent bouclé la frontière avec la Tanzanie (où 470 000 Rwandais s’étaient déjà réfugiés), puis celle avec le Burundi (où 255 000 personnes avaient fui), seul le Congo (à l’ouest) demeura accessible aux militaires Hutus en déroute et à la population civile en fuite.

Pour ce faire, les réfugiés devaient contourner le lac Kivu, large de 48 km et qui longe presque toute la frontière congo-rwandaise. La grande majorité d’entre eux trouvèrent refuge à proximité de la capitale régionale congolaise de Goma (au nord de ce lac).

Les cartes des services de renseignement de la CIA montrent que le déploiement des milices rebelles sur le territoire rwandais a systématiquement contraint les civils rwandais, toutes ethnies confondues, à fuir vers le Congo.

Le génocide des Tutsis n’a pas été voulu par les milices de Paul Kagame. Mais elle simplifiera leur tâche. À leur arrivée dans la capitale, il ne reste plus, de leur point de vue, que des ‘génocideurs’ puisque les Tutsis y ont été exterminés. Nul besoin de mettre des gants blancs; les rebelles y feront un carnage.

Le 15 juillet 1994 marque la fin officielle du génocide des Tutsis rwandais (débuté le 7 avril précédent).

Jusque-là, les États-Unis étaient demeurés sourds aux appels de l’ONU destinés à mettre fin aux hostilités. Rien n’aurait été plus contraire à leurs plans qu’un partage territorial à la coréenne ou à un beau plan de réconciliation nationale qui aurait entravé les ambitions congolaises de Paul Kagame.

Dès que ce dernier eut pris incontestablement le pouvoir au Rwanda, la première étape de la grande stratégie américaine prenait fin.

Restait alors à déstabiliser le Congo.

Le problème des réfugiés

Dès la prise du pouvoir par Paul Kagame, les États-Unis déclenchèrent une mission pseudo-humanitaire appelée Support Hope.

Au Rwanda, le but de cette mission était de sécuriser l’aéroport de la capitale. Et par cet appui officiel aux nouveaux maitres du pays, on voulait dissuader les opposants Hutus, réfugiés au Congo, de fomenter leur revanche.

Au Congo, les soldats américains devaient officiellement aider au rapatriement des Rwandais et prévenir ainsi une crise humanitaire dans la région du Kivu, accablée par l’arrivée de millions de réfugiés.

Pendant des mois, sous les auspices des États-Unis, le Rwanda et le Congo négocieront les modalités d’un retour des réfugiés dans leur pays natal. Ce que les présidents des deux pays souhaitent, mais ce dont Paul Kagame — l’homme fort du régime au Rwanda dont il n’est pas encore président — ne veut absolument pas entendre parler.

Pour continuer à jouir de l’appui des États-Unis, Paul Kagame sait très bien qu’éventuellement il aura à organiser des élections au Rwanda.

Plus grand est le nombre de Hutus à l’Étranger, plus grandes sont les chances que son régime se maintienne au pouvoir. Puisque ces réfugiés au Congo représentent à eux seuls, le tiers de la population rwandaise.

Donc les négociations en vue du retour au Rwanda des réfugiés trainent en longueur.

Le 2 juin 1995, Paul Kagame organise une conférence de presse dans laquelle il déclare que, selon des sources sures, les hauts responsables du génocide, réfugiés au Congo, sont en train de se réarmer pour attaquer le Rwanda. Il demande la levée de l’embargo sur la vente d’armes au Rwanda afin d’être en mesure de protéger la population de son pays.

Soutenue par les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, sa requête est entérinée par l’Onu en aout 1995. Ce qui permettra à Paul Kagame de préparer son action militaire contre le Congo.

Réalisant soudainement la menace d’une invasion rwandaise, le Congo ordonne que tous les réfugiés sur son territoire quittent le pays avant le 31 décembre 1995.

Fidèle à ses principes, l’Onu condamne cette violation du droit des réfugiés. Le président du Congo s’empresse aussitôt d’infirmer la décision de son premier ministre.

En aout 1996, des prospecteurs sillonnent le sud de la région du Kivu pour analyser son potentiel de développement. En réalité, ce sont des militaires et des agents de renseignements du Rwanda qui viennent secrètement préparer l’offensive armée contre le président Mobutu.

Le 18 octobre 1996, l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) nait dans la capitale rwandaise à l’initiative de Paul Kagame.

Ici, le qualificatif ‘démocratique’ est important parce que c’est lui qui donnera un vernis de respectabilité, aux yeux de l’Occident, à ces mercenaires qui sèmeront la mort et la désolation partout sur leur passage au Congo.

Au départ, l’AFDL comprend des miliciens rwandais, ougandais et angolais, auxquels s’ajoutera un certain nombre de Tutsis congolais recrutés lors de razzias effectuées au Congo par l’AFDL.

Il est à noter que les Tutsis congolais dont on parle ici ne sont pas les Tutsis rwandais réfugiés depuis peu au Congo, mais d’autres qui ont fui le Rwanda quelques décennies plus tôt et qui se sont intégrés au Congo depuis. Ils portent le nom distinctif de ‘Banyamulenge’. Pour faire simple, nous les appellerons ‘Tutsis congolais’.

Selon Laurent-Désiré Kabila — le porte-parole de l’AFDL qui deviendra plus tard président du Congo — son organisme représente l’opposition au dictateur Joseph-Désiré Mobutu. De plus, l’AFDL serait principalement composée de Tutsis congolais qui se révoltent parce qu’ils sont persécutés et dépossédés de leurs biens dans leur pays.

En novembre 1996, Paul Kagame fait bombarder à deux reprises les camps de réfugiés situés au sud du lac Kivu.

Pour les États-Unis, le Rwanda ne fait que réagir à la menace que font peser sur lui les ‘génocideurs’ rwandais réfugiés au Congo.

Ils reprochent donc au dictateur congolais (Mobutu) d’être le véritable responsable de cette violence en refusant de sévir contre les criminels réfugiés dans son pays et l’accusent faussement de livrer des armes à des indésirables qui ont complètement déstabilisé la région.

Le dictateur Mobutu n’est pas un enfant de chœur. Mais les démarcheurs de Paul Kagame à Washington l’accusent d’être un obstacle au retour des réfugiés rwandais dans leur pays (ce qui, en réalité, est la faute de Kagame), de susciter la révolte dans son propre pays et conséquemment, d’être un facteur d’instabilité pour toute la région.

Bref, plus tôt les États-Unis provoquent sa perte, mieux ce sera.

Dirigées par des troupes et des officiers rwandais, les forces armées hostiles à Mobutu envahissent le Congo le 24 octobre 1996, ce qui déclenche la Première guerre du Congo. Elle se termine par la conquête de la capitale de ce pays, le 17 mai 1997.

Bien que l’AFDL ait réussi à chasser Mobutu du pouvoir au terme de cette première guerre, cette alliance ne survécut pas aux tensions entre Laurent-Désiré Kabila et ses anciens alliés ougandais et rwandais. Ce qui déclenche la deuxième guerre du Congo le 2 aout 1998. Celle-ci se poursuivra jusqu’en juin 2003.

Elle sera suivie par la Guerre du Kivu, déclenchée en 2004. Celle-ci est toujours en cours.

Au total, ces trois guerres feront plus de dix-millions de morts. Dans l’indifférence presque totale de l’Occident.

Le verrou rwandais

Parmi les nombreuses ressources minérales du Congo se trouvent le cobalt et le coltan (ou colombite-tantalite).

Le coltan

Celui-ci est crucial dans la production des appareils électroniques; de faibles quantités sont essentielles à la fabrication des composants électroniques de tous les appareils dits ‘intelligents’.

Voilà pourquoi les systèmes de défense des puissances occidentales reposent, entre autres, sur le coltan.

Le Congo en est, de loin, le premier producteur. C’est plus précisément dans la région du Kivu que se trouvent 60 à 80 % des réserves mondiales de ce minerai.

On le rencontre sous forme de cailloux durs dans du calcaire aussi friable que du plâtre. Ce qui rend possible son extraction par des moyens extrêmement rudimentaires.

Des quatre-mille tonnes produites, une partie est exportée via le Rwanda alors que le reste l’est directement du Congo (à partir des mines sous protection de l’armée congolaise).

En janvier 2000, Paul Kagame avait explicitement déclaré au ministre français de la Coopération venu le visiter : « Cela fait cent-cinquante ans que les Blancs exploitent et pillent le Congo. C’est maintenant le temps des Noirs [sous entendu : de faire pareil].»

L’année suivante, l’Onu publiait son premier rapport sur le pillage des ressources congolaises.

Ses enquêteurs ont découvert que la plupart des sociétés responsables de ce pillage appartiennent soit au gouvernement rwandais, soit à des proches de Paul Kagame.

Les enquêteurs de l’Onu écrivent :

La plus grande partie [du coltan] exportée [du Kivu] est extraite sous la surveillance directe des superviseurs de l’[Armée patriotique rwandaise].
[…]
Dans [ces sites], divers régimes de travail forcé existent pour l’extraction, pour le transport et pour les tâches domestiques. Selon de nombreuses sources, il serait largement fait appel à des prisonniers importés du Rwanda […].

Nous avons mis la fin de cette citation en italiques. Dans la dernière partie du présent texte, on verra pourquoi.

Le cobalt

Le Rwanda est le principal pays exportateur de cobalt. Encore là, le territoire de ce pays n’en recèle pas : il ne fait qu’exporter les 120 000 tonnes de cobalt brut produites au Congo.

Le deuxième rapport des experts de l’Onu (publié à la fin de 2002) atteste que les rebelles associés aux armées du Rwanda et de l’Ouganda ont mis sur pied une économie de guerre qui s’autofinance à partir de l’exploitation des ressources minières du Kivu.

Dans les mines à ciel ouvert de cobalt, la production est artisanale. On estime que 250 000 Congolais — en bonne partie des enfants — y trient les pépites de cobalt.

De nos jours, les 260 groupes rebelles qui ravagent la région sont fédérés au sein du Mouvement du 23 mars (ou M23), appuyé par le Rwanda.

Pour se financer, chaque groupe armé prend d’abord le contrôle d’un site minier, puis impose des frais quotidiens aux mineurs (appelés ‘creuseurs’) pour y travailler.

Certains de ces combattants sont eux-mêmes d’anciens mineurs qui ont trouvé plus facile et plus payant de prendre le contrôle d’une mine et d’y rançonner le travail.

Des contrebandiers transportent ensuite le cobalt vers la ville congolaise de Goma, puis lui font traverser la frontière. Les importateurs rwandais s’acquittent alors d’une taxe officieuse à l’importation avant d’expédier le minerai brut vers l’Étranger (où il est raffiné).

Les revenus de cette taxe sont versés à la caisse du parti politique de Paul Kagame. Les sommes recueillies sont blanchies sous forme d’investissements de Crystal Ventures, la face respectable de cette caisse secrète.

Crystal Ventures

Créée en 1995 sous le nom de Tri-Star Investments, le fonds d’investissement Crystal Ventures porte ce nom depuis 2009. En réalité, c’est la caisse occulte du parti politique de Paul Kagame. Et c’est lui qui en assume la présidence.

Grâce aux contrats attribués par le gouvernement rwandais, cette entreprise a joué un rôle important dans la reconstruction du pays après le génocide des Tutsis.

Des routes construites par la firme d’ingénierie NPD-Cotraco (détenue par Crystal Ventures) à la principale entreprise agroalimentaire et plus gros producteur de lait du pays, Inyange Industries (également détenue par Crystal Ventures), ce fonds d’investissement fait rayonner l’esprit d’entreprise du chef d’État rwandais.

À ceux qui l’accusent de conflit d’intérêts et de favoritisme, celui-ci réplique qu’au lendemain du génocide, personne ne voulait investir au Rwanda. Mais grâce à lui, l’économie rwandaise s’est relevée de ses cendres.

On doit reconnaitre que lorsque le gouvernement dirigé par Paul Kagame accorde des contrats à des entreprises dirigées par lui, cette symbiose est le plus parfait exemple de partenariat public-privé…

En 2021, la valeur de Crystal Ventures était estimée à un demi-milliard de dollars américains. Toutefois, dans les articles consultés, on ne sait pas très bien s’il s’agit de sa valeur capitalisée (sa vraie valeur) ou de la somme totale des actifs qu’il gère (ce qui est très différent).

Ce qui est certain, c’est qu’avec ses douze-mille salariés, Crystal Ventures est le deuxième employeur du Rwanda (derrière l’État).

Très diversifiés, ses secteurs d’activité comprennent l’agroalimentaire, les mines, la sécurité, les télécommunications, les services financiers, et l’exécution de travaux publics.

Limité longtemps au marché rwandais, Crystal Ventures investit depuis 2020 dans la République centrafricaine et au Mozambique (deux pays où Paul Kagame déploie son armée), au Congo (où il possède des mines), au Bénin et au Mozambique.

La sous-traitance de l’immigration britannique

Le 23 avril dernier, le parlement britannique adoptait La loi sur la sureté du Rwanda. Celle-ci vise à déléguer au Rwanda la sous-traitance des demandes d’asile en Grande-Bretagne.

Puisque l’immigration est un pouvoir régalien, on peut s’étonner de voir un pays souverain (la Grande-Bretagne) déléguer ce pouvoir à un autre pays souverain.

En 2023, environ trente-mille personnes ont demandé asile au Royaume-Uni. Le Québec, dix fois moins peuplé, en a accueilli deux fois plus. Mais ne comparons pas des pommes et des oranges; pour Londres, c’est trop.

Aussi a-t-on décidé de les expulser au Rwanda.

Qu’ils soient Afghans, Syriens, Latino-Américains, Bulgares ou Africains, ils seront tous expulsés au Rwanda.

Pourquoi le Rwanda ?

C’est que le Rwanda est un pays sûr, disent les autorités anglaises. Mais sûr pour qui ?

En réalité, on veut dire que le Rwanda est un pays stable.

En effet, il est dirigé par le même dictateur depuis un quart de siècle. De plus, celui-ci est aimé de son peuple si on en juge par le fait que 99 % des Rwandais votent librement pour lui aux élections.

On ne risque pas de se tromper en affirmant que toutes les dictatures sont stables… jusqu’au jour où elles s’effondrent. Ce qui prend habituellement plus de temps qu’un gouvernement démocratique. Surtout s’il est minoritaire.

Donc oui, le Rwanda est stable.

En vertu du traité intervenu entre Londres et Kigali, c’est le Rwanda qui sera responsable de l’examen des demandes d’asile.

En contrepartie, Londres a déjà versé l’équivalent de 378 millions de dollars canadiens au Rwanda pour le remercier à l’avance de son hospitalité. Et lui versera 86 millions$ par année au cours des trois prochaines années. C’est sans compter 259 503$ pour les frais de traitement de chaque cas (dont un bonus de 206 millions$ au 330e expulsé).

Selon l’Onu, les demandes adressées à partir du Rwanda priveront les demandeurs de toute possibilité d’appel auprès des tribunaux britanniques. De plus, le texte de cette loi autorise expressément le gouvernement à ignorer tout recours provisoire intenté auprès de la Cour européenne des droits de la personne.

Mais qu’arrive-t-il lorsqu’une demande est rejetée par Londres ?

Compte tenu des antécédents de Paul Kagame, il est à parier que ces migrants pallieront le manque de main-d’œuvre dans les mines congolaises contrôlées par lui.

Ce qui permettra de remplacer les enfants qui y travaillent par des adultes : leur meilleure endurance permettra d’augmenter les rendements. De plus, on peut s’attendre à ce que leur rémunération soit minime en raison du cout de la vie si faible au Congo…

Quand éclatera le scandale de cet esclavagisme mis en place grâce à leur complicité, les autorités britanniques feront semblant d’être surprises…

Conclusion

De nos jours, les ‘creuseurs’ au Congo sont les équivalents modernes des cueilleurs de coton au XIXe siècle.

Au prix de millions de morts, les États-Unis soutiennent une élite guerrière au Rwanda qui pille les richesses congolaises et réinvestit les sommes obtenues dans l’économie du Rwanda et dans celles de pays d’Afrique subsaharienne.

Cette prédation est destinée à assurer à l’économie mondiale son approvisionnement en métaux stratégiques.

D’autre part, le Rwanda contribue à la stabilité des pays dans lesquels il investit en leur offrant des services de protection présidentielle, de formation professionnelle destinée à leurs armées, voire de lutte anti-insurrectionnelle (à l’instar du groupe russe Wagner).

Dans ce sens, le Rwanda aide les États-Unis à assurer l’ordre mondial : d’où l’impunité dont jouissent ses pillards au Congo.

Références :
Au Rwanda, les discrets atouts de la diplomatie économique de Paul Kagame
Comprendre la crise en République démocratique du Congo en 5 questions
Congo: la rwandaise Crystal Ventures annonce des investissements dans la Zone industrielle de Maloukou
Crystal Ventures, la face business du FPR de Kagame
Dans l’enfer des mines de cobalt
DR Congo: Civilians in the firing line as use of heavy weapons signals alarming new phase of armed conflict in the east
Entrevue de Charles Onana (par Stéphan Bureau) (vidéo)
En 2023, le Rwanda s’est classé premier exportateur mondial de coltan pour la 5e fois en 10 ans
Envoi des migrants par le Royaume-Uni au Rwanda : neuf questions pour comprendre
Expulsions de réfugiés au Rwanda : l’ONU appelle le Royaume-Uni à revenir sur sa loi
Guerre du Kivu
Onana, C. (2023). Holocauste au Congo. Éditions L’Artilleur. Paris. 504 p.
Le Québec a reçu 45 % de tous les demandeurs d’asile en 2023
Mouvement du 23 mars
Rapport à mi-parcours du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo
Rwanda : Inyange Industries Limited, la principale entreprise agroalimentaire du pays, prévoit de mettre en service une unité de traitement de lait en avril 2023
The ‘man who repairs women’ on rape as a weapon and how the world forgot the DRC

Parus depuis :
At least 12 killed in bomb attacks on eastern DR Congo displacement camps (2024-05-04)
Comment le régime du Rwanda assure sa tranquillité avec un système de soft power redoutablement efficace (2024-05-29)
Selon le Rwanda, « le HCR ment » au sujet de l’accord migratoire passé avec le Royaume-Uni (2024-06-13)
Le Rwanda parvient à torpiller la nomination du représentant de l’Union européenne pour la région des Grands Lacs (2024-06-24)
Comment l’armée rwandaise a conquis une partie de l’est de la RDC (2024-07-08)
Royaume-Uni : Expulser quatre migrants a coûté 1,2 milliard de dollars (2024-07-24)
RD Congo. Kamituga, ville minière et berceau du mpox (2024-09-11)
L’Union européenne débloque 20 millions d’euros pour les forces rwandaises au Mozambique (2024-11-19)
Children executed and women raped in front of their families as M23 militia unleashes fresh terror on DRC (2024-12-21)
L’entrée du M23 dans Goma, un tournant dans la guerre dans l’est de la RDC (2025-01-27)
Guerre RDC-Rwanda : désigner clairement les protagonistes (2025-01-28)
Rwandan troops ‘dying in large numbers in DRC’, despite official denials of role (2025-02-07)
Guerre en RDC : le Conseil de sécurité de l’ONU condamne pour la première fois directement le Rwanda pour son soutien au M23 (2025-02-22)
Guerre en RDC : l’Allemagne et le Canada suspendent leurs aides au Rwanda en raison de son soutien au M23 (2025-03-04)
The west ignores Rwanda’s dark side – and political prisoners like my mother pay the price (2025-08-05)
RDC : le M23, soutenu par l’armée rwandaise, progresse ; des soldats congolais et burundais en fuite au Burundi (2025-12-08)
US sanctions Rwanda’s military and top officials over support for M23 rebels in Congo (2026-03-02)

Complément de lecture : ‘I cried, I cried. I had no one’: the brutal child kidnappings that shamed Belgian Congo (2024-12-01)

Postscriptum du 9 juillet 2024 : Le nouveau premier ministre travailliste, Keir Starmer, a confirmé dès le lendemain de son élection l’abandon du projet des conservateurs d’expulser au Rwanda des migrants arrivés illégalement sur les côtes anglaises.

Référence : Royaume-Uni : les recours de migrants menacés d’expulsion au Rwanda classés, après l’abandon de ce projet controversé (2024-07-09)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La leçon du fiasco occidental en Ukraine

Publié le 26 avril 2024 | Temps de lecture : 5 minutes

En janvier 2023, l’Allemagne hésitait à envoyer et à permettre aux autres pays d’envoyer des blindés Leopard, de fabrication allemande.

La raison officielle était que l’envoi de chars d’assaut risquait de rappeler aux Russes les souvenirs de l’invasion allemande au cours de la Deuxième Guerre mondiale, et de galvaniser l’armée de Vladimir Poutine.

Se croyant malin, le chancelier allemand avait toutefois ajouté qu’il consentirait à envoyer des chars Leopard si les États-Unis acceptaient d’envoyer eux aussi leurs chars les plus sophistiqués, soit les Abrams, pariant que les Américains ne le feraient pas.

Il fut pris de court quand les Américains ont annoncé leur intention d’envoyer les leurs. Pour beaucoup d’observateurs, il ne s’agissait que d’un bluff destiné à forcer la main aux Allemands.

Mais bientôt, on apprenait qu’une base militaire américaine en Allemagne (Grafenwoehr) avait reçu quelques-uns d’entre eux pour servir à la formation d’opérateurs ukrainiens.

C’est finalement en septembre 2023 que l’Ukraine a commencé à recevoir ces précieuses machines de guerre. Au total, 31 chars Abrams M1A1 ont été reçus.

Toutefois, on annonce aujourd’hui que déjà cinq d’entre eux ont été détruits par l’armée russe. Si bien que, de concert avec l’armée américaine, tous ces chars ont été retirés du front.

Dans leur cas, l’armée russe a copié l’ingéniosité ukrainienne, soit d’utiliser de simples drones pour anéantir des blindés.

Au début de cette guerre, la Pologne s’était débarrassée de ses vieux chars d’assaut datant de l’époque soviétique en les donnant à l’Ukraine. En quelques mois, l’armée russe les avait tous détruits.

On avait cru que les chars américains, mieux blindés, ne subiraient pas le même sort.

Ce n’est pas le cas.

De plus, les chars Abrams possèdent leurs propres vulnérabilités.

Premièrement, ils sont alimentés par du combustible d’avion. Ce qui nécessite des chaines d’approvisionnement différentes que pour les autres chars utilisés par l’armée ukrainienne.

Deuxièmement, ils sont très lourds. Les plus lourds au monde. Donc plus sujets à s’enliser dans les plaines boueuses d’Ukraine au printemps ou à l’automne.

Et troisièmement, après deux heures d’utilisation normale, chaque blindé nécessite huit heures de réparation, soit davantage que les chars ordinaires.

Quoiqu’il ne reste probablement plus aucun char soviétique dans l’arsenal de l’Ukraine (ce qui simplifie les choses), son armée doit quand même maintenir des chaines d’approvisionnement en pièces détachées pour chacun des modèles de char qu’elle utilise. Ce qui constitue un enfer logistique.

De son côté, l’armée ukrainienne a endommagé des milliers de chars de l’armée russe. Des centaines d’entre eux jonchent çà et là le paysage ukrainien.

Mais la plupart ont simplement été retirés à l’arrière du front, rafistolés tant bien que mal — puisque leur fabrication est plus rudimentaire — et renvoyés au front dès qu’ils sont en mesure de fonctionner.

Conclusion

Contre la guerre, l’arme la plus efficace demeure la dissuasion. Plus l’ennemi vous croit invulnérable, moins il osera vous attaquer.

Et malgré le prix élevé de la dissuasion — qui repose souvent sur la technologie ou sur des stocks faramineux d’armement — c’est encore moins cher qu’une vraie guerre comme celle qui se déroule en Ukraine.

En fournissant à ce pays nos armes les plus précieuses, celles qui devaient rendre son armée invulnérable, l’Occident compromet la dissuasion qui lui est indispensable pour maintenir son hégémonie.

L’Occident a tout à perdre en s’entêtant à soutenir une guerre perdue d’avance. Depuis très longtemps, le temps est à la négociation.

Si Boris Johnson (l’ancien premier ministre britannique) n’avait pas convaincu les dirigeants ukrainiens de renoncer à entériner l’entente intervenue à Ankara (en Turquie) entre les négociateurs ukrainiens et russes un mois après le déclenchement de cette guerre, que serait-il arrivé ?

Réponse : des dizaines de milliers de veuves et d’orphelins ne pleureraient pas leurs héros, d’innombrables gaillards ne seraient pas handicapés pour le reste de leur vie, et 40 % de l’économie ukrainienne n’aurait pas été détruite.

Plutôt que de répéter des messages creux par esprit de solidarité otanienne, quand un chef d’État occidental osera-t-il dire que ça suffit !

Références :
L’Allemagne accepte finalement d’envoyer des chars Leopard à l’Ukraine
Ukraine pulls Abrams tanks from front after losing 5 to Russian attacks: US officials
Ukraine war briefing: Kyiv pulls back Abrams tanks due to drone raids and losses, says US

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


L’enseignement universitaire dans la bande de Gaza

Publié le 23 avril 2024 | Temps de lecture : 3 minutes

Malgré la séparation territoriale entre la bande de Gaza et la Cisjordanie — la première gouvernée par le Hamas et la seconde par l’Autorité palestinienne — les étudiants universitaires palestiniens passent les mêmes examens, élaborés en Cisjordanie par le ministère de l’Éducation.

En raison de la situation dans la bande de Gaza, ce ministère a décidé cette année d’annuler la tenue des examens du baccalauréat dans toute la Palestine.

La population palestinienne est la plus instruite du Proche-Orient (en excluant Israël). Peuplée de 2,3 millions d’habitants, la bande de Gaza compte sept universités, dont une seule est publique. Les autres sont financées par des fonds privés.

Au sein de la population palestinienne, l’importance de l’éducation fait consensus; à leurs yeux, c’est la seule manière de sortir de la misère.

En économisant au maximum leurs faibles revenus, les parents palestiniens amassent les sommes considérables qui sont nécessaires pour faire instruire éventuellement leurs enfants. Par exemple, les sept années du cours de médecine représentent un déboursé total d’environ 90 000$, tout compris.

Motivés par leurs parents, plus des trois quarts des jeunes Palestiniens font des études universitaires. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cela n’est pas réservé qu’aux jeunes hommes. Sur les campus, les universitaires sont à 52,5 % des hommes et à 47,5 %, des femmes.

Grâce aux contacts que possèdent les professeurs, l’étudiant talentueux a de bonnes chances de se voir proposer une bourse pour partir à l’Étranger.

Or les membres de la diaspora palestinienne, conscients des sacrifices consentis par leurs parents, n’hésitent pas à leur transférer de l’argent pour les remercier.

Ces transferts sont des millions de dollars investis dans l’économie de Gaza.

Malheureusement, à l’heure actuelle, la plupart des écoles et des universités de la bande de Gaza ont été partiellement ou entièrement détruites depuis la réplique israélienne à l’attaque du Hamas.

En principe, le bombardement d’une maison d’enseignement est un crime de guerre… sauf si la puissance ennemie possède des raisons sérieuses de croire que l’établissement scolaire sert de paravent à des activités militaires. Or justement, Israël prétend posséder de telles preuves.

Voilà pourquoi ce pays a rendu inopérantes toutes les maisons d’enseignement de la bande de Gaza.

C’est d’ailleurs pour cette même raison qu’Israël a également aplani au bulldozeur la moitié des cimetières gazaouis, mélangeant les ossements des uns et des autres, puisque le Hamas y cachait des centres de commandement militaire entre les tombes, parait-il…

Références :
« Comme tous les pouvoirs coloniaux, Israël ne veut pas d’une société éduquée »
Enquête vidéo : comment Israël détruit les cimetières de Gaza
Moins de diplômés universitaires au Québec qu’ailleurs au pays
The Palestinian Diaspora and the State-Building Process
Université en Palestine

Parus depuis :
‘The war has stolen our future’: Gaza children begin second school year without education (2024-09-15)
Israel war on Gaza live: Over 11,000 students killed in Gaza, West Bank (2024-09-17)
A Gaza, passer le bac malgré les bombes et la faim (2025-09-14)

Complément de lecture :
« Je vais vous parler de notre vie sous la tente, et de celle des milliers de gens qui nous entourent » (2024-06-10)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La nouvelle Théorie des dominos

Publié le 28 mars 2024 | Temps de lecture : 7 minutes

Introduction

En 1954, à l’occasion d’une conférence de presse, le président américain Eisenhower justifiait la nécessité pour les États-Unis de guerroyer au Vietnam par la crainte d’un effet domino, c’est-à-dire d’une contagion du communisme dans tout le Sud-Est asiatique si le Vietnam en venait à tomber entre les mains du Vietcong.

Effectivement, en 1975, l’année de la défaite américaine au Vietnam, les Khmers rouges (communistes) prirent le pouvoir dans le pays voisin, le Cambodge. Ce qui tendait à prouver la validité de cette théorie.

Toutefois, cette contagion n’alla pas au-delà.

À plusieurs reprises, cette théorie fut invoquée par différentes administrations américaines pour justifier leurs interventions dans le monde.

Depuis l’effondrement du Rideau de fer en 1989, c’est, au contraire, le capitalisme qui s’est répandu. Au point que, de nos jours, les seuls pays communistes sont la Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Vietnam et la Russie, de même que quelques anciennes républiques soviétiques du Caucase et d’Asie centrale.

Implicitement, la Théorie des dominos refait surface ces temps-ci alors qu’on affirme que la sécurité européenne serait compromise si la Russie devait gagner la guerre en Ukraine.

Les cassandres de la Troisième Guerre mondiale

De tous les chefs d’État européens, c’est l’ex-premier ministre polonais qui fut le plus ardent défenseur de la nouvelle Théorie des dominos.

Son argumentation était très simple. Un grand écrivain polonais avait prédit que la Russie envahirait l’Ukraine. Il prédit maintenant que la Russie ne s’arrêtera pas là. Or s’il avait raison dans sa première prédiction, il ne peut qu’avoir raison quant à la deuxième.

Peut-être ai-je mal compris son argumentaire. Mais si c’est effectivement ce qu’il disait, sa démonstration est un peu simpliste.

Plus étoffées furent les raisons invoquées par le président français lors d’une entrevue accordée il y a deux semaines à la télévision de son pays.

Une guerre existentielle pour l’Europe

Puisque le continent européen existe depuis des millions d’années, cette affirmation n’a du sens que si ‘Europe’ veut dire l’Union européenne.

L’Europe ainsi définie a survécu aux guerres de la Russie en Tchétchénie et en Géorgie, et a également survécu à la guerre de l’URSS en Afghanistan.

Il aurait été utile qu’on nous précise pourquoi il en serait autrement en Ukraine.

La crédibilité de l’Europe serait réduite à zéro

La défaite probable de l’Ukraine serait, effectivement, une humiliation pour la réputation d’invincibilité des forces occidentales.

Mais l’Europe s’en remettra comme les États-Unis s’en sont remis après avoir perdu au Vietnam, en Syrie et en Afghanistan.

La vie des Français changerait

De toute évidence, l’engagement volontaire des pays de l’Otan de dépenser au moins deux pour cent de leur PIB en armement ne suffit pas. Pour gagner une Troisième Guerre mondiale, il leur faudrait dépenser bien davantage.

En 2023, le PIB de la France était de 2 763 milliards d’euros. Faire passer, par exemple, les dépenses militaires de 2 % à 4 ou à 6 % du PIB, c’est y consacrer entre 55 et 83 milliards d’euros de plus, annuellement.

Or la réforme des retraites ne rapportera qu’environ vingt-milliards d’euros pour l’État français. À cela s’ajoutent les économies de dix-milliards d’euros annoncées en juin dernier en coupant dans les domaines de la santé, des aides au logement et à l’emploi, de même que la fin progressive des avantages fiscaux pour les énergies fossiles.

On est encore loin du compte.

Ce qui changera la vie des Français, ce n’est pas la défaite de l’Ukraine. C’est plutôt l’affaiblissement du filet de protection sociale nécessité par l’accroissement important des dépenses militaires.

La paix, ce n’est pas la capitulation de l’Ukraine

Vraiment ? Comment Emmanuel Macron voit-il la fin des hostilités, si ce n’est pas la capitulation du plus faible au plus fort ?

Le recours aux emprunts pour financer l’aide à l’Ukraine

Puisque l’Ukraine ne peut pas gagner la guerre et que la Russie ne doit pas la gagner, que veut le président de la République française ?

Quel est son objectif ?

Désire-t-il que les contribuables français financent cette guerre pour l’éternité ? À quel moment dit-on que cela suffit ?

Conclusion

À l’heure actuelle, l’État ukrainien est en faillite. Sans le financement occidental, Kyiv serait incapable de payer les fonctionnaires, les soldats, les enseignants, les travailleurs de la Santé, etc.

Jusqu’ici, Washington a principalement payé la note. Mais une proportion croissante de l’électorat américain veut que leur pays se désengage de cette guerre dont il ne voit pas d’issue heureuse.

Or ça tombe bien; Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen et d’autres dirigeants du Vieux Continent jugent important de prendre la relève.

D’où l’idée, croissante aux États-Unis, de leur refiler la patate chaude.

Emmanuel Macron peut bien soutenir la nouvelle Théorie des dominos. Mais, comme nous l’avons dit plus tôt, celle-ci ne s’est pas vérifiée après la victoire de la Russie en Tchétchénie et en Géorgie. Alors sur quoi se base-t-il pour présumer qu’une victoire en l’Ukraine ferait toute la différence…

Si le passé est garant du futur, il y a lieu d’être rassuré. Depuis le 24 février 2022, la Russie peine à faire la conquête d’un pays de 38 millions de personnes. Or, on voudrait nous faire croire que, victorieuse sur l’Ukraine, la Russie lancerait bientôt ses troupes contre l’Occident, peuplé de 880 millions de personnes. Est-ce bien sérieux ?

Ceci étant dit, nous dirigeons-nous vers une Troisième Guerre mondiale ? C’est possible. Mais celle-ci n’aura lieu que si les va-t-en-guerre comme Macron font tout pour que cela arrive.

Il serait opportun que le président de la République française agisse conformément à la dignité de ses fonctions, plutôt que de se comporter comme un boxeur de fond de ruelle.

S’il est vrai que notre consommation effrénée est une menace à long terme quant à la survie de notre espèce, le danger d’une guerre thermonucléaire déclenchée par l’irresponsabilité de nos chefs d’État est une menace beaucoup plus immédiate…

Références :
Aide à l’Ukraine : la ligne de crête d’Emmanuel Macron
Interview d’Emmanuel Macron : « Nous n’aurons plus de sécurité » en Europe si la Russie « venait à gagner » en Ukraine
Khmers rouges
Le gouvernement veut faire 10 milliards d’euros d’économies
Réforme des retraites : combien va-t-elle rapporter, combien va-t-elle coûter ?
Théorie des dominos

Parus depuis :
« Courir, se cacher… » : Suède et Finlande préparent leurs habitants à une possible guerre contre la Russie (2024-11-18)
« Il est temps de passer à un état d’esprit de temps de guerre », plaide le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte (2024-12-13)
L’armée française doit être « prête à un choc dans trois, quatre ans » face à la Russie, estime le chef d’état-major (2025-10-23)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Gaza : les mots qui comptent

Publié le 22 mars 2024 | Temps de lecture : 4 minutes

Au cours des semaines qui ont suivi l’attaque du Hamas et la réplique israélienne, le Canada s’est opposé à la fois à une trêve et à un cessez-le-feu dans la bande de Gaza.

Puis en décembre 2023, Ottawa a semblé faire volteface en se déclarant favorable à un cessez-le-feu durable.

L’adjectif durable était important puisque le cessez-le-feu dont parlait Ottawa concernait un arrêt des hostilités au cours duquel le Hamas aurait déposé les armes et libéré tous ses otages et ses prisonniers israéliens.

En réalité, ce qu’Ottawa appelait ‘cessez-le-feu durable’, c’était la capitulation du Hamas; un belligérant qui dépose les armes et libère ses otages est un belligérant qui capitule.

Depuis ce temps à l’Onu, les États-Unis n’ont cessé de bloquer les résolutions présentées par d’autres pays ou de proposer des amendements dont le but était de modifier implicitement le Droit international dans le but de faire reconnaitre à Israël un droit de se défendre.

Dans le langage courant, le ‘droit de se défendre’ est le droit légitime de répliquer contre n’importe quelle agression.

Toutefois, dans le contexte d’une guerre coloniale, le colonisé — ici, le peuple palestinien — a non seulement le droit de se défendre, mais également celui d’attaquer par les armes son colonisateur… du moment où il le fait en respectant le Droit de la guerre.

En pareil cas, le colonisateur ne possède pas, légalement, le droit de répliquer. Sinon, le Droit international reconnaitrait le droit de réprimer ceux qui s’opposent à leur dépossession et conséquemment, cautionnerait le droit de coloniser.

Voilà pourquoi toutes les initiatives américaines à l’Onu ont échoué jusqu’ici.

Ce matin, les États-Unis ont présenté au Conseil de sécurité de l’Onu un projet de résolution exigeant un cessez-le-feu immédiat dans la bande de Gaza. Cette résolution aurait été adoptée à 11 contre 3 (et une abstention) n’eût été les vétos de la Chine et de la Russie.

Pourquoi ces deux pays s’y sont-ils opposés ?

Ce projet de résolution comportait deux exigences.

La première concernait le Hamas. Celui-ci devait libérer tous ses otages israéliens. Précisons qu’en vertu du Droit international, seuls les civils peuvent être considérés comme des otages; les soldats ennemis sont des prisonniers de guerre (et non des otages).

La deuxième exigence s’adressait au Hamas et à Israël. Les deux étaient sommés d’entamer une négociation en vue d’un cessez-le-feu sans, toutefois, d’obligation de réussite.

Cette dernière est facile à respecter puisque, jusqu’ici, les deux parties ont procédé à d’innombrables séances officieuses de négociation, notamment grâce aux efforts diplomatiques des Émirats arabes unis.

Par contre, la première exigence des États-Unis transformait leur résolution en marché de dupe. Si le Hamas ne la respectait pas, il se retrouvait en violation du Droit international. Par contre, s’il la respectait, il perdait tout pouvoir de négociation avec Israël lors de négociations que ce dernier avait toute la latitude de faire échouer.

Références :
Cessez-le-feu dans la bande de Gaza : la Russie et la Chine mettent leur veto au projet de résolution des Etats-Unis
Droit international et géopolitique (deuxième partie)
Guerre Israël-Hamas : pourquoi Ottawa refuse-t-il de demander un cessez-le-feu?
Immédiat ou durable? Les subtilités du «cessez-le-feu» demandé par le Canada
What did the US’s vetoed Gaza ceasefire resolution say?

Complément de lecture :
Un historien du génocide face à Israël (2024-09-05)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Lorsqu’on ne croit pas ce qu’on dit

Publié le 16 mars 2024 | Temps de lecture : 2 minutes
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Plus tôt cette semaine, le président de la République française accordait une entrevue télévisée au cours de laquelle il défendait l’appui de son gouvernement à l’Ukraine dans le conflit qui l’oppose à la Russie.

Dans le résumé qu’en a fait le quotidien Le Monde, on voit Emmanuel Macron osciller constamment la tête à droite et à gauche, se toucher le nez, fuir du regard la ou le journaliste auquel il répond, et cligner des yeux (ou les baisser) quand il devrait paraitre le plus déterminé.

Comme d’autres dirigeants européens, le président français y soutient la nouvelle Théorie des dominos, une thèse selon laquelle si l’Ukraine tombe, le reste de l’Europe tombera bientôt entre les mains de la Russie.

Nous aurons l’occasion d’analyser cette thèse plus en détail dans les jours qui viennent. Pour l’instant, soulignons que si Emmanuel Macron voulait galvaniser les Français à se préparer à la guerre, c’est raté; exprimant le doute, son langage corporel est l’antithèse de ce qu’il affirme.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Ukraine et Russie : l’échec cuisant de Victoria Nuland

Publié le 11 mars 2024 | Temps de lecture : 10 minutes

Introduction

Aux États-Unis, le secrétariat d’État est l’équivalent chez nous du ministère des Affaires étrangères.

Jusqu’à la semaine dernière, Victoria Nuland y était la troisième personne en ordre d’importance.

Depuis vingt ans, elle fut l’éminence grise de six présidents consécutifs au sujet des relations américaines avec la Russie. Sauf au cours du mandat de Donald Trump

Le changement de régime en Russie

Impitoyable pour ses ennemis politiques — comme le sont tous les dirigeants autoritaires — Vladimir Poutine est froid, calculateur, et probablement le chef d’État le plus compétent parmi ceux actuellement au pouvoir à travers le monde.

En 2000, Vladimir Poutine a hérité d’un pays devenu l’ombre de lui-même. Un quart de siècle plus tard, sous sa gouverne, la Russie a connu un spectaculaire redressement économique et dernièrement, une adaptation tout aussi surprenante aux sanctions occidentales.

Pour Victoria Nuland, l’hégémonie américaine ne peut tolérer quelqu’un comme lui. Malheureusement pour elle, les États-Unis ont raté une belle occasion.

Au lendemain de l’effondrement du régime communiste, la Russie était à genoux. L’espérance de vie y avait chuté d’un an en raison de la misère qui y régnait (notamment chez les retraités) et de l’augmentation de l’alcoolisme. Concrètement, cette diminution de l’espérance de vie, ce sont des millions de Russes qui sont morts prématurément dans l’indigence.

Au début de son régime, alors que l’URSS s’était disloquée une décennie plus tôt, Vladimir Poutine espérait que la Russie serait admise au sein de l’Otan et participerait ainsi au maintien de l’ordre mondial.

L’Otan a conclu un certain nombre de partenariats avec les pays de l’Europe de l’Est (y compris la Russie), mais a fait passer les autres avant elle. Si bien que la Russie, bernée par l’Otan, s’est retrouvée entourée d’ennemis militaires.

Cela s’est produit avant que Victoria Nuland acquière l’influence qu’elle avait jusqu’à la semaine dernière.

La tâche qu’elle s’est donnée a été de travailler au renversement du régime de Poutine.

Sous son influence, les États-Unis ont mis tous leurs œufs dans le panier d’Alexeï Navalny. Ce dernier fut un leadeur charismatique d’une grande intelligence.

Grandement exagérée par nos médias, sa popularité était limitée aux adolescents (qui ne votent pas) et aux jeunes adultes branchés sur les médias sociaux.

Dans l’ensemble de la population russe, sa popularité n’a jamais dépassé cinq pour cent des intentions de vote. Pourquoi ? Parce les Russes ne sont pas stupides.

Les États-Unis n’ont jamais caché leur préférence pour Navalny. Or quel peuple voterait pour le candidat chouchou de ses ennemis militaires ? Aux yeux des Russes, Navalny était le cheval de Troie de l’Occident.

Actuellement, la principale opposition politique à Vladimir Poutine, c’est le Parti communiste (à environ vingt pour cent des intentions de vote).

Quant aux sanctions économiques draconiennes décidées contre la Russie, leur but était, dans l’esprit de Nuland, de provoquer l’effondrement de l’économie russe et de manipuler les Russes afin qu’ils se soulèvent contre Poutine.

Ce n’est pas vraiment ce qui est arrivé.

Au contraire, en saisissant les avoirs des oligarques russes à l’Étranger, les pays occidentaux ont interrompu la fuite des capitaux hors de Russie. Dorénavant, le seul endroit au monde où ils peuvent faire fructifier leur fortune, c’est en investissant dans l’économie russe. Et pour ce faire, ils doivent dorénavant baiser les mains de Poutine.

Le changement de régime en Ukraine

C’est en 2004 que les États-Unis commencèrent à se mêler directement des affaires intérieures de l’Ukraine. Lors de la campagne électorale présidentielle de cette année-là, les États-Unis dépensèrent 65 millions de dollars pour soutenir le candidat pro-occidental.

À l’élection présidentielle de 2010, c’est le candidat pro-russe qui fut élu pour cinq ans. Au grand déplaisir de Washington. En plus, à l’élection législative de 2012, son parti fit élire suffisamment de députés pour former un gouvernement minoritaire.

Toutefois, en novembre 2013, les dirigeants ukrainiens annonçaient leur décision de renoncer à une association économique avec l’Union européenne au profit d’une autre, plus avantageuse, avec la Russie.

Cette décision provoqua des manifestations violentes sur la place de l’Indépendance de Kyiv qui durèrent jusqu’en février.

Profitant de ce climat insurrectionnel, Victoria Nuland conçut un plan qui visait non seulement à renverser le président au pouvoir, élu démocratiquement, mais à provoquer un changement de régime.

Pour ce faire, il fallait un évènement si odieux que les Ukrainiens se révolteraient contre les responsables présumés, c’est-à-dire à la fois le président pro-russe et son gouvernement. À cette fin, quoi de mieux qu’un massacre.

Précédemment, en raison des violences sur la place de l’Indépendance, les autorités avaient déjà tenté, en vain, d’y interdire les manifestations. Puis ils avaient essayé de déloger les protestataires par la force.

Le massacre du 20 février changea la donne. Il fit 49 tués (et 157 blessés) chez les manifestants, et 4 tués (et 39 blessés) parmi les forces de l’ordre. À juste tire, il souleva l’indignation de l’ensemble de la population ukrainienne.

Washington n’a même pas eu le besoin de demander à ses ONG de répandre la rumeur selon laquelle c’était la faute du président autoritaire pro-russe. Pour tout le monde, le responsable ne pouvait être que lui.

Et ce qui devait arriver arriva. Peu après, le président s’enfuit à l’Étranger et un peu plus tard, le parlement déclencha des élections anticipées à l’issue desquelles les partis pro-occidentaux prirent le pouvoir.

Victoria Nuland était si certaine de son coup que deux semaines avant le massacre, elle faisait savoir à l’ambassadeur américain à Kyiv les exigences de Washington quant à la composition du prochain gouvernement ukrainien.

Effectivement, plusieurs dirigeants pro-nazis (compromis secrètement dans le massacre) héritèrent de postes ministériels clés.

Mais Nuland connaissait suffisamment l’Ukraine pour savoir que si ceux-ci sont pro-occidentaux, ils sont surtout hypernationalistes. Donc, pas aussi serviles qu’on pourrait le penser.

Ce qui était primordial pour Washington, c’est que la personne nommée au poste de ministre de l’Économie soit vouée aux intérêts américains. Pour ce faire, Victoria Nuland exigea que ce soit Natalie Jaresko, cheffe de la section économique de l’ambassade des États-Unis en Ukraine.

Celle-ci obtint la citoyenneté ukrainienne d’urgence le 2 décembre 2014, le jour de sa nomination comme ministre de l’Économie. On aimerait que le ministère canadien de l’Immigration soit aussi efficace…

Mais elle ne demeura à ce poste que deux ans.

Sous le prétexte de favoriser la modernisation du secteur agricole par le biais d’investissements étrangers, son ministère fit adopter une loi qui libéralisait la vente des terres ukrainiennes, les plus fertiles d’Europe.

De 2014 à aujourd’hui, la moitié du territoire ukrainien — à l’exclusion donc des villes et du territoire occupé par la Russie — est devenue la propriété de spéculateurs américains.

La guerre russo-ukrainienne a donc été une occasion pour les États-Unis de spolier l’Ukraine.

Quand la poussière de cette guerre retombera, les Ukrainiens réaliseront à quel point les États-Unis se sont moqués d’eux.

La vulnérabilité militaire de l’Occident

Pour les États-Unis, le conflit russo-ukrainien est devenu un gouffre financier sans fin.

Cette guerre a fait fondre leurs réserves d’armement. Il a révélé qu’une guerre de haute intensité nécessitait des quantités colossales de munitions. Beaucoup plus qu’on pensait.

Si bien que le niveau estimé des réserves stratégiques est non seulement trop bas, mais en soutenant l’Ukraine comme ils l’ont fait, les États-Unis se sont mis dans un état de vulnérabilité dont la première responsabilité incombe à Victoria Nuland, aveuglée par son anticommunisme.

De plus, l’idée de rapprocher les missiles nucléaires américains pointés contre la Russie en les déplaçant de la Roumanie à l’Ukraine est moins utile qu’avant puisque cette guerre a provoqué un basculement géostratégique que personne (y compris moi-même) n’avait anticipé; la perte de la neutralité militaire de la Finlande.

Que les États-Unis déplacent leurs missiles en Ukraine ou en Finlande, c’est pareil. Donc l’Ukraine, à bout de souffle, ne leur sert plus à grand-chose.

Plus grave encore, avant cette guerre, on savait déjà que toute guerre était ruineuse. Mais on découvre maintenant à quel point.

Du coup, les investissements auxquels les pays membres de l’Otan se sont engagés volontairement en 2014 — deux pour cent du PIB — apparaissent dix ans plus tard largement insuffisants pour affronter une Troisième Guerre mondiale.

En raison de la délocalisation de leur secteur manufacturier vers le Sud global, les pays occidentaux n’ont plus la capacité industrielle de soutenir un effort de guerre de grande envergure.

De plus, en militarisant l’accès au dollar américain, les États-Unis ont retiré à leur devise son statut de pilier sécuritaire des réserves de change. Pour beaucoup de pays du Sud global, il est dorénavant imprudent de compter aveuglément sur cette devise.

Voilà pourquoi le yuan chinois est devenu la deuxième devise utilisée pour les transactions financières, encore loin derrière le dollar, passant de 1,89 % en janvier 2012 à 8,66 % en octobre 2023.

Ceci étant dit, faisons le bilan.

Conclusion

Navalny est mort. Poutine est plus fort que jamais. Les sanctions occidentales ont jeté la Russie dans les bras de la Chine. En renonçant à l’avantage concurrentiel que leur donnait l’approvisionnement en hydrocarbures russes, l’industrie lourde européenne est en crise.

Tout cela, c’est l’effondrement de la politique que poursuivait depuis vingt ans Victoria Nuland. Sa démission ne sonne pas vraiment le glas de l’hégémonie américaine; l’économie américaine progresse, mais aux dépens d’alliés dont elle aurait besoin en cas de conflit armé avec la Chine.

Consciente de ce fiasco, à l’approche d’un retour possible de Donald Trump à la Maison-Blanche, Victoria Nuland a préféré quitter le Titanic.

À l’heure où le PIB des BRICS dépasse maintenant celui des pays du G7, les États-Unis devront partager avec la Russie et la Chine la responsabilité de maintenir l’ordre mondial.

À défaut de quoi, celui-ci s’effondrera.

Références :
Le yuan, deuxième devise pour les transactions financières
Natalie Jaresko
The Origins of Ukraine’s Fascists & Why It Matters (vidéo)
Ukraine : l’histoire secrète de la révolution de Maïdan
Victoria Nuland

Parus depuis :
U.S. Security Cooperation with Ukraine (2025-01-20)
« Contraints à l’étranger, les oligarques russes rapatrient leur argent et l’investissent dans l’immobilier de luxe à Moscou » (2025-02-04)

Compléments de lecture : L’engrenage ukrainien

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Des Gravol™ pour Amira Elghawaby

Publié le 10 mars 2024 | Temps de lecture : 3 minutes


Avant-propos : Le texte qui suit décrit des scènes qui pourraient heurter la sensibilité de certains lecteurs.

À l’époque où elle n’était que militante, Amira Elghawaby avait déclaré qu’entendre dire que les francoQuébécois étaient un peuple opprimé, cette idée provoquait en elle une telle révulsion que cela lui donnait envie de vomir.

Depuis ce temps, Ottawa l’a nommée représentante spéciale du Canada dans la lutte contre l’islamophobie, un poste créé spécialement pour elle.

Au cours des dernières semaines, des dizaines de milliers de civils musulmans sont tués dans la bande de Gaza grâce à la complicité d’Ottawa.

L’Aviation royale canadienne a aidé Israël à rapatrier ses soldats de l’Étranger et le Canada lui vend des armes. Notre pays a même voulu couper les vivres à l’UNRWA, une mauvaise décision sur laquelle il est revenu récemment après le tollé que cela a provoqué.

Des dizaines de milliers de civils gazaouis (donc musulmans) sont morts. Encore plus ont été blessés.

De retour d’un hôpital où il œuvrait dans la bande de Gaza, un médecin français racontait que, dans son établissement, entre 6 et 30 césariennes sont pratiquées quotidiennement à froid.

Cela signifie que dans chacun de ces cas, le médecin ouvre l’abdomen de sa patiente et lui coupe l’utérus au bistouri, en extrait le bébé dont il coupe le cordon ombilical, puis recoud sa patiente pendant que celle-ci — si elle ne s’est pas évanouie — crie de douleur.

Puisque les Gazaouis disposent en moyenne de 1½ à 2 litres d’eau par jour, on s’en sert exclusivement pour boire et pour manger. Conséquemment, on ne se lave pas.

Voilà pourquoi beaucoup de blessures s’infectent et se gangrènent.

Jusqu’ici, plus de dix-mille enfants ont été amputés à froid.

Concrètement, cela signifie qu’on met un torchon dans la bouche de l’enfant. Et pendant que des adultes l’empêchent de bouger, le chirurgien lui scie le genou, le coude ou l’épaule afin d’empêcher l’infection de se disséminer dans tout le corps du bambin.

Dernièrement, alors que certains pays occidentaux larguaient par avion des caisses de vivres au-dessus de la bande de Gaza, l’armée israélienne en a profité pour mitrailler et tuer 118 affamés (en plus d’en blesser 760 autres) parmi ceux qui se précipitaient sur la nourriture. Un incident qu’on a appelé le Massacre de la farine.

Comme nous tous, Mme Elghawaby assiste quotidiennement au premier génocide télévisé de l’histoire de l’Humanité.

On aurait pu s’attendre à ce que Mme Elghawaby démissionne pour se dissocier des conséquences, pour les civils musulmans, de l’appui inconditionnel de son gouvernement à l’égard d’Israël ou, au moins, qu’elle exprime publiquement ma dissidence à ce sujet.

Pourtant, on ne l’entend pas.

Est-elle victime d’un bâillon imposé par Ottawa ? C’est possible.

Mais on peut également supposer que ce qui l’empêche de prendre la parole publiquement, ce sont ses vomissements répétitifs, elle si sujette aux nausées…

Paru depuis : Québec redemande la démission d’Amira Elghawaby (2024-09-13)

Complément de lecture : Le comportement des enfants de Gaza a beaucoup changé

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La politique étrangère woke du Canada ou l’art de se peinturer dans le coin

Publié le 6 mars 2024 | Temps de lecture : 7 minutes

Introduction

Québécois d’origine, Jean-François Caron est professeur de sciences politiques à l’université Nazarbayev du Kazakhstan.

Le 9 février dernier, il recevait l’invitation à se présenter à la séance du 14 février du Comité permanent des Affaires étrangères et du Développement économique de la Chambre des communes d’Ottawa.

Deux heures avant d’être entendu, M. Caron apprend de la greffière du comité que son nom a été retiré de la liste des personnes appelées à témoigner.

Pourquoi ?

C’est qu’une autre invitée, Stephanie Carvin — professeure de relations internationales à l’École des Affaires internationales Norman Paterson de l’université Carleton d’Ottawa — menaçait de ne pas se présenter si M. Caron n’était pas ‘désinvité’.

En principe, c’est le comité qui dresse la liste des personnes qu’il désire entendre. Si l’une d’elles déclare “C’est lui ou c’est moi”, le comité n’a pas à choisir entre les deux; il maintient ses invitations. Et si une personne décide de ne pas apparaitre, c’est son choix.

Mais le président libéral du comité en a décidé autrement.

Ce que M. Caron avait à dire

On trouvera sur le site de Libre-Média, le résumé de l’exposé que M. Caron s’apprêtait à présenter.

Dans l’entrevue qu’il a accordée à Stéphane Bureau, le professeur Caron précise ce qu’il aurait probablement ajouté en réponse aux questions.

Sa thèse est simple.

En 1995, le gouvernement de Jean Chrétien a présenté les piliers de la politique étrangère du Canada. Cette politique s’articule autour de trois axes :
• favoriser la prospérité au Canada par le biais du commerce et des échanges,
• contribuer à l’ordre international, et
• promouvoir les valeurs canadiennes.

Selon le professeur Caron, le troisième axe est devenu trop prédominant.

Le moralisme parfois bienvenu du Canada

À l’époque où l’apartheid était en vigueur en Afrique du Sud, c’est à l’initiative du Canada que ce pays a été expulsé du Commonwealth.

C’est également grâce au premier ministre Brian Mulroney que les membres de l’Onu ont décidé de ne plus vendre d’armement à ce pays. Un boycottage respecté par tous les pays sauf Israël.

De la même manière, les pays où l’excision était pratiquée ont été menacés d’être privés de l’aide du Canada s’ils ne réprimaient pas cette pratique au sein de leur population.

Par contre, les ‘valeurs canadiennes’ des gouvernements libéraux ne sont pas identiques à celles des gouvernements conservateurs. C’est ainsi que ces derniers ont retiré en Afrique le financement des ONG pro-choix au profit des ONG pro-vie. Un financement rétabli lorsque les Conservateurs ont perdu le pouvoir.

Le colonialisme moral du Canada

Le problème du Canada, c’est qu’il tient un discours moralisateur et menaçant qui est perçu dans les pays du Sud global comme une tentative de présenter leurs mœurs et leur culture traditionnelle comme arriérées.

Le Canada ne peut pas espérer se faire des amis en les insultant. Voilà pourquoi la diplomatie canadienne est dans un état pitoyable.

Malgré les progrès accomplis, les pays africains et asiatiques sont encore des pays à la fois misogynes, et répressifs à l’égard des minorités sexuelles.

Dans les pétromonarchies, l’homosexualité est punissable de la peine de mort. Et les mariages arrangés prévalent non seulement dans les pays musulmans, mais également dans presque tous les pays asiatiques.

Présentée comme la plus populeuse démocratie du monde, l’Inde est toujours un pays où les femmes sont victimes de viols d’une brutalité extrême.

Dans ce pays, il n’est pas rare qu’une femme soit la proie d’un viol collectif; après l’acte, la victime est étranglée, sa dépouille est brulée et son corps calciné est jeté dans un fossé ou sous un viaduc comme une ordure.

La théorie de genre

Il y a quatre jours, le texte Le wokisme et la paix ironisait au sujet d’un communiqué annonçant de nouvelles mesures d’aide à l’Ukraine.

Ce que le blogue évitait de dire, c’est que ce communiqué n’a pas été publié par le ministère des Affaires étrangères ni par le ministère de la Défense (comme on aurait pu s’attendre), mais rédigé et publié par le bureau du premier ministre.

C’est donc à dire que le wokisme prévaut au sommet de l’État canadien.


 
D’autre part, ce n’est pas pour rien que 85 % de la population mondiale vit dans des pays qui refusent de s’impliquer dans la guerre russo-ukrainienne.

Ces pays sont sensibles à la propagande de la Russie qui se présente comme la Troisième Rome (après Constantinople), victime d’une guerre civilisationnelle au cours de laquelle elle subit l’assaut des barbares décadents de l’Occident.

Les pays du Sud global se sentent beaucoup plus proches des valeurs traditionnelles et conservatrices de la Russie — la foi, la patrie, la famille et le travail — que des nôtres.

Et quand ces pays du Sud global regardent ce qui se passe dans la bande de Gaza, ils assistent au premier génocide télévisé de l’Histoire de l’humanité.

Un génocide auquel le Canada participe en aidant l’armée israélienne à rapatrier ses soldats de l’Étranger sur les ailes de l’Aviation royale canadienne, en vendant des armes à Israël et en favorisant la famine des Gazaouis en coupant les vivres à l’UNRWA.

Face à l’effondrement moral de l’Occident, le Canada peut bien tenter de se présenter comme le modèle messianique de la Vertu, il ne convainc personne.

Conclusion

Même si j’éprouve des réserves sérieuses quant aux exemples que donne le professeur Caron pour soutenir sa thèse, je suis d’accord avec elle quant au fond.

Le Canada a perdu son influence sur la scène internationale en raison d’une politique étrangère moralisatrice dans un monde où l’ordre mondial établi au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale craque de partout.

En somme, la politique extérieure du Canada devrait se recentrer sur la défense des intérêts canadiens.

Pour terminer, laissons le mot de la fin au journaliste Philippe Sauro-Cinq-Mars, résumant la thèse du professeur Caron :

L’avènement d’un monde multipolaire, où des pays aux sociétés demeurées très traditionnelles possèdent un immense pouvoir, rend définitivement caduques des politiques idéalistes fondées seulement sur la coopération internationale et la moralisation du tiers-monde.

Références :
Droits des personnes LGBT+ : l’homophobie est devenue, dans le Sud global, un instrument d’opposition à l’Occident
L’aide humanitaire à Gaza : l’hypocrisie du Canada
Le Comité permanent des affaires étrangères refoule un professeur invité pour une allocution qui s’était déplacé depuis le Kazakhstan
Le wokisme est entré au parlement canadien (vidéo)
Résumé de la présentation de M. Caron

Paru depuis : Droits des personnes LGBT+ : l’homophobie est devenue, dans le Sud global, un instrument d’opposition à l’Occident (2024-06-29)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Ukraine : l’histoire secrète de la révolution de Maïdan

Publié le 1 mars 2024 | Temps de lecture : 12 minutes

Introduction

Au moment de l’éclatement de l’URSS et de l’indépendance ukrainienne, en 1991, l’Ukraine était alors un pays relativement harmonieux.

De 1991 à 2014, le pays fut gouverné alternativement par des gouvernements pro-russes et pro-occidentaux, rappelant l’alternance au Québec entre le PLQ et le PQ.

L’élection de 2004 provoquera d’immenses manifestations auxquelles participèrent plus d’un demi-million de personnes et qui aboutirent au renversement du président élu frauduleusement et l’adoption d’une nouvelle constitution.

Les années qui suivirent marquèrent le retour de la paix sociale. Mais tout bascula définitivement en 2014.

Le contexte politique en 2014

En Ukraine, les élus le sont pour une durée de cinq ans.

À l’élection présidentielle de 2010, le candidat pro-russe — sous la bannière du Parti des Régions — avait été élu de justesse avec 48,95 % des votes (contre 45,47 % pour sa rivale pro-occidentale).

Deux ans plus tard, à l’élection législative de 2012, c’est également le Parti des régions qui obtint plus de sièges au parlement, sans toutefois en obtenir la majorité. La répartition des sièges fut la suivante :
Parti des Régions : 187 sièges,
Union panukrainienne ‘Patrie’ : 101 sièges,
Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme : 40 sièges,
Parti communiste d’Ukraine : 32 sièges,
Svoboda (Liberté) : 37 sièges.

Pour redonner un second souffle au mouvement pro-occidental, l’Europe avait proposé à l’Ukraine un accord qui visait, à long terme, à paver la voie à son adhésion en bonne et due forme.

En 2013, au moment où l’Ukraine s’apprête signer cet accord, le pays est au bord de la faillite.

En novembre de cette année-là, il lui reste 18,79 milliards de dollars de réserves de change alors qu’elle doit bientôt rembourser sept-milliards de dollars à ses créanciers, dont la Russie (à qui elle doit dix-sept-milliards de dollars de gaz fossile impayé).

Depuis quelques mois, Vladimir Poutine offrait secrètement au gouvernement ukrainien la levée des barrières tarifaires entre l’Ukraine et la Russie, une baisse du prix de son gaz fossile, de même qu’un prêt de quinze-milliards de dollars. L’offre est irrésistible.

Le premier ministre ukrainien (désigné par le président) se tourne alors vers Bruxelles pour lui demander un prêt de vingt-milliards d’euros. Ce qui lui est refusé. En contrepartie, on lui promet vaguement une aide financière. Bref, rien de concret.

Conséquemment, le 21 novembre 2013, le président pro-russe annonce son refus de signer l’accord d’association avec l’Union européenne. Ce qui déclenche des manifestations dès ce jour-là sur la place de l’Indépendance (ou Maïdan), la plus importante place publique de Kyiv.

D’abord pacifiques, celles-ci dégénèrent entre le 30 novembre et le 8 décembre. Elles atteignent le maximum de leur violence entre le 18 et le 21 février 2014.

Jusque là, tant du côté des manifestants que celui des escouades anti-émeutes, personne n’utilise d’armes mortelles.

Pour éviter qu’au sein des forces de l’ordre, un policier pris de panique dégaine son arme et ne tue quelqu’un, ces escouades (en Ukraine comme en France et au Québec) sont équipées de canons à eau, de bombes assourdissantes, de matraques et d’armes à projectiles à mortalité réduite.

Ces dernières ont une force d’impact suffisante pour casser des dents ou des mâchoires, crever des yeux, et provoquer des commotions cérébrales. Mais elles tuent rarement.

Le 20 février, des manifestants et des policiers sont blessés ou tués par balles pour la première fois. Que s’est-il passé ?

L’opération du 20 février 2014

Traversée par un boulevard, Maïdan est une place allongée, aux extrémités arrondies, qui est bordée par des immeubles de prestige, dont des hôtels de luxe et des édifices gouvernementaux.

C’est sur cette place que depuis trois mois se réunissent quotidiennement des manifestants qui réclament le départ du président pro-russe.

Mais ce jour du 20 février fut différent des autres.

Place de l’Indépendance et hôtel Ukraina à l’arrière-plan

Venus surtout de l’ouest de l’Ukraine, c’est à l’hôtel Ukraina que logent les députés du parti Svoboda quand ils siègent au parlement.

Afin d’assurer la sécurité de ses députés dans le contexte insurrectionnel ambiant, ce parti avait confisqué l’hôtel le 25 janvier et en assurait la garde depuis.

Le hall de l’hôtel servait d’infirmerie pour les manifestants blessés.

Contrairement aux hôtels plus modernes dont les fenêtres sont scellées, les fenêtres à guillotine de l’hôtel Ukraina peuvent s’ouvrir afin de mieux admirer la vue sur la ville.

Simple manifestant (et non député), Ivan Bubenchik avait fait monter à sa chambre plusieurs caisses de balles de Kalachnikov la veille du 20 février.

Au 11e niveau de l’hôtel — le 10e étage au sens français du terme, c’est-à-dire en excluant le rez-de-chaussée — plusieurs tireurs avaient pris position dans des chambres réservées à des dirigeants du parti Svoboda.

De nombreux sympathisants néo-nazis, recrutés par ce parti dans son fief de l’ouest de l’Ukraine, avaient convergé armés vers cet hôtel la veille. Le lendemain, ils se posteront un peu partout dans des chambres en hauteur qui donnent sur la place de l’Indépendance.

Postés derrière la balustrade de l’Académie de musique (à droite sur la photo ci-dessus), des tireurs ont une vue encore plus dégagée sur la place. Ceux-ci proviennent principalement de Galicie orientale.

Tout comme l’Académie de musique, le Bureau de poste central de Kyiv est situé du côté ouest de la place de l’Indépendance, immédiatement de l’autre côté du boulevard qui la traverse. Or à l’époque, cet édifice est le quartier général du mouvement ultranationaliste Secteur Droit (Прáвий сéктор). Sur son toit, d’autres tireurs sont postés.

Pour terminer, au nord de la place, des tireurs étaient montés sur le toit de l’hôtel Kozatsky. Or cet hôtel est le poste de commandement des Patriotes d’Ukraine, un mouvement paramilitaire néo-nazi qui, plus tard en 2014, sera incorporé dans le bataillon Azov, principal responsable des exactions qui seront commises contre la minorité russe de l’Est de l’Ukraine.

Mais il y a plus. Parmi ces tireurs postés çà et là, on trouve des mercenaires provenant de Géorgie et de quelques pays baltes.

Lors du procès tenu en novembre 2021, ceux-ci témoigneront que les dirigeants de l’Union panukrainienne ‘Patrie’ et certains des chefs du mouvement de protestation leur avaient donné l’ordre de massacrer des manifestants et des policiers — en fait, de les dresser les uns contre les autres — afin d’empêcher le parlement ukrainien d’entériner l’entente intervenue entre le gouvernement minoritaire pro-russe et la Russie.

Toujours au cours de ce procès, d’autres témoins ont déclaré qu’ils avaient capturé des tireurs d’élite, mais que les organisateurs des manifestations avaient choisi de les libérer aussitôt sans donner de raison.

On peut s’étonner d’apprendre aujourd’hui que certains des chefs du mouvement de contestation étaient complices du massacre de la place de l’Indépendance.

Ceux-ci étaient des organisateurs politiques. Des gens habitués d’organiser des marches de protestation, des campagnes de financement, et de la mobilisation sur des réseaux sociaux.

Ces gens n’auraient jamais entrepris la contestation contre le régime du président pro-russe s’ils avaient su dès le départ que cela finirait par un bain de sang commis grâce à leur complicité.

Mais de fil en aiguille, on finit par consentir à des actes désespérés lorsqu’on les présente comme un sacrifice destiné à sauver la patrie.

Le massacre

Après avoir été chassés de la place de l’Indépendance dans la nuit du 29 au 30 novembre 2013, les manifestants y étaient revenus plus nombreux et décidés de l’occuper jour et nuit.

Quand le jour du 20 février se lève sur cette place, des camps de fortune et des barricades ont été érigés un peu partout. Et depuis plusieurs semaines, ceux qui s’y trouvent effectuent un va-et-vient entre leur logement et la place afin de se laver et d’apporter des vivres.

Dès le lever du jour, les tireurs postés sur l’un ou l’autre des dix-huit édifices contrôlés par les forces de l’opposition se mettent à tirer à la fois sur les manifestants et les policiers.

Or ces derniers n’ont pas la permission de tirer avec des balles réelles. Ils répliquent avec ce qu’ils ont.

Il faudra un certain temps aux manifestants pour réaliser que les claquements qu’ils entendent ne sont pas ceux émis par l’arsenal habituel des escouades antiémeutes et que les tirs proviennent d’ennemis retranchés dans les hauteurs de la place. Mais pour ces manifestants, c’est du pareil au même; ils présument que ces tireurs sont de l’escouade antiémeute.

Pris au piège, policiers et protestataires tentent séparément de se protéger comme ils peuvent.

Entre 5h30 et le retrait des policiers (de 8h50 à 9h00), 4 policiers avaient été tués et 39 autres avaient été blessés.

Après le retrait des policiers, un autobus transportant des renforts (15 à 20 policiers équipés entre autres de Kalachnikovs) est venu permettre l’évacuation des policiers coincés à l’hôtel Zhovtnevyi.

Au cours de cette opération de sauvetage, trois manifestants ont été tués. Toutefois, l’examen des vidéos démontre que les moments où les manifestants ont été tués ou blessés ne coïncident pas avec les moments où ces armes étaient pointées vers eux par les policiers.

C’est seulement à 10h37 que les policiers reçurent la permission de tirer avec des balles réelles. Bien après que l’immense majorité d’entre eux eurent quitté les lieux.

Chez les protestataires, le bilan du massacre du 20 février se solde par 49 tués et 157 blessés.

Conséquences politiques du massacre

Le massacre de la place de l’Indépendance a enlevé toute légitimité au pouvoir du président Yanukovych (le président pro-russe dont on parle depuis le début).

Interdire des manifestations, cela s’est vu récemment en France et, à l’occasion, dans bien d’autres pays démocratiques. Mais massacrer son propre peuple, c’est la caractéristique des tyrans.

Si bien que même des députés de son propre parti (le Parti des Régions) se joignirent aux partis de l’opposition pour exiger sa démission.

Le soir du 21 février, le commandant des tireurs de l’hôtel Ukraina adresse par vidéo au président pro-russe l’ordre de démissionner d’ici 10h le lendemain matin. À défaut de quoi il lancera un assaut contre lui.

Le lendemain, le président pro-russe avait quitté le pays.

Une opération orchestrée par qui ?

Tôt le matin du 20 février, un dispositif meurtrier de grande envergure s’est déployé, préparé de longue date, et qui nécessitait la concertation d’un grand nombre d’acteurs d’idéologie apparentée.

Ceux-ci ont été convaincus de mettre de côté leurs rivalités politiques et leurs conflits de personnalités afin de servir une grande cause; un coup d’État destiné à empêcher un accord économique avec la Russie.

Dans leur témoignage lors du procès de novembre 2021, les mercenaires géorgiens ont non seulement incriminé les dirigeants du principal parti d’opposition et les organisateurs des manifestations sur la place de l’Indépendance, mais également d’anciens dirigeants anticommunistes de leur pays, la Géorgie.

Un seul organisme est capable de fédérer tous les grands partis d’opposition et recruter, directement ou indirectement, un grand nombre de tireurs d’élite provenant d’un territoire s’étendant de l’ouest de l’Ukraine à la Géorgie, en passant par les pays baltes.

Cet organisme est la CIA. Tout, ici, porte sa griffe. C’est le même mode opératoire que le recours aux Contras pour renverser le régime sandiniste au Nicaragua.

Depuis 2004, les États-Unis n’ont eu de cesse que de manipuler le peuple ukrainien afin de le convaincre de devenir un ennemi militaire de son puissant voisin et de faire fi de l’avertissement de Poutine selon lequel entreprendre une démarche visant à l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan serait un casus belli.

S’appuyant sur les partis politiques et les mouvements les plus racistes d’Ukraine, les États-Unis ont mené ce pays à la ruine en le poussant à la guerre dans le dessein d’affaiblir l’armée russe.

Maintenant que l’Ukraine est à bout de souffle, les États-Unis laissent tomber ce pays comme un citron pressé…

Références :
Élections législatives ukrainiennes de 2012
La nostalgie nazie en Ukraine
L’engrenage ukrainien
Le problème du nazisme en Ukraine
The Origins of Ukraine’s Fascists & Why It Matters (vidéo)
The “snipers’ massacre” on the Maidan in Ukraine
Tirs de balles de plastique : attend-on de tuer quelqu’un ?

Parus depuis :
Ukraine war briefing: Washington clears Azov brigade for US weapons and training (2024-06-12)
Maïdan : les preuves du mensonge sont désormais officielles ! – Ivan Katchanovski révèle tout ! (vidéo du 2026-05-14)

Complément de lecture : Ukraine et Russie : l’échec cuisant de Victoria Nuland

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Écrit par Jean-Pierre Martel