La fourniture de chars d’assaut lourds à l’Ukraine

30 janvier 2023

Il y a cinq jours, l’Allemagne a finalement autorisé les pays qui disposent de ses chars Leopard 2 à en acheminer vers l’Ukraine.

Pourquoi ces pays doivent-ils obtenir sa permission ?

L’Allemagne interdit la revente du matériel militaire de pointe qu’elle fabrique afin d’éviter l’éventualité que ce matériel se retrouve entre les mains d’un pays entré en guerre contre elle.

Il existe plus de deux-mille chars Leopard 2 dans le monde. L’Allemagne en possède 212 opérationnels, en plus d’une centaine de chars Leopard d’un autre modèle.

Le Canada possède 82 Leopard 2, dont quatre seront donnés à l’Ukraine.

En comparaison, la France disposait de 1 500 chars lourds au début des années 1990. Mais ces chars, comme les voitures, ne sont pas faits pour durer.

Ses meilleurs chars lourds, les Leclerc, ne sont plus fabriqués depuis 2008. La France en possède encore 226, dont seulement les deux tiers sont opérationnels.

Au total, les pays occidentaux comptent livrer de 143 à 177 chars lourds à l’Ukraine, dont 98 à 132 chars Leopard 2.

Cela ne correspond pas à une nouvelle escalade dans le conflit puisque dès avril ou mai 2022, la Pologne livrait plus de 200 chars T-72 de fabrication soviétique à l’armée ukrainienne.

Depuis le début du conflit, l’armée russe a perdu 1 642 chars et l’Ukraine, 449 (dont la totalité des chars T-72 livrés par la Pologne).

Puisque les chars Abrams M1 américains ont une logistique d’approvisionnement en carburant et en pièces de rechange plus compliquée que celle des Leopard 2, ces derniers seront livrés en premier à l’Ukraine, soit dès mai 2023.

Technologiquement, les Abrams M1 et les Leopard 2 sont nettement supérieurs aux chars T-72 soviétiques. Mais leurs poids sont respectivement de 68, de 64 et de 45 tonnes. Ce qui rend ces derniers un peu moins susceptibles de s’enliser dans les sols boueux des plaines ukrainiennes au printemps.

Qu’en sera-t-il dans la vraie vie ? C’est ce que nous verrons bientôt; la guerre en Ukraine est un laboratoire où les belligérants testent l’efficacité et la fiabilité de leur matériel militaire dans les conditions réelles d’un conflit armé.

Dans le cas des pays occidentaux, ils procèdent à cette vérification sans risque pour leurs soldats puisque l’Ukraine est heureuse d’accomplir cette tâche en contrepartie de la fourniture gratuite de ce qui lui faut pour se défendre.

Mais cette guerre de haute intensité met à mal les stocks d’armements. À l’été 2022, au plus fort des combats, soixante-mille obus russes et vingt-mille obus ukrainiens étaient tirés quotidiennement.

Avec le résultat que le Pentagone, principal fournisseur de l’Ukraine, lui a livré en neuf mois trois-mille drones et près d’un million d’obus de 155 mm, de même que 50 000 missiles sol-sol et 1 600 missiles sol-air. C’est le tiers des stocks américains de missiles.

À ce rythme, les États-Unis assisteraient impuissants à l’invasion de Taïwan par la Chine si cette dernière le décidait dans deux ans.

Du coup, la course aux armements déclenchée en 2014 par l’Otan à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie s’avère déjà insuffisante.

Un pays comme le Canada, endetté à hauteur d’environ 40 % de son PIB, peut se permettre de refiler ses achats militaires au service de la dette.

Celle-ci est constituée de bons du Trésor qui viennent périodiquement à échéance. Le pays émetteur peut alors les payer (s’il en a les moyens) ou pelleter vers l’avant cette dette en émettant de nouveaux bons du Trésor pour payer les anciens.

L’ambitieux programme de réduction de taxes pour les riches (qui devait accroitre substantiellement la dette britannique) a été abandonné par Londres quand les bons du Trésor nouvellement émis n’ont pas trouvé preneurs.

Dans le même ordre d’idée, la France a dernièrement annoncé une augmentation de son budget militaire de 413 milliards d’euros en sept ans. C’est considérable.

Par crainte de la sanction des milieux financiers, la France — déjà endettée à hauteur de 120 % de son PIB (comparativement à 20 % pour la Russie) — doit sabrer son filet de protection sociale, provoquant déjà la grogne de millions de Français.

Dans tous les pays démocratiques, la fabrication du consentement populaire est indispensable à la croissance colossale des dépenses militaires. Sinon, des partis pacifistes prendront le pouvoir.

Voilà pourquoi tous nos médias répètent cette nouvelle théorie des dominos (sur laquelle je reviendrai) qui consiste à dire que toute victoire russe en Ukraine provoquerait un effondrement de l’ordre mondial et le retour à l’âge des cavernes…

Certes, la guerre russo-ukrainienne a été déclenchée par la Russie. Mais la cause profonde de ce conflit est l’expansionnisme toxique de l’Otan, c’est-à-dire son obsession à encercler militairement la Russie au plus près.

La Russie ne peut pas accepter qu’on installe des ogives nucléaires dans sa cour arrière. Pas plus que les États-Unis ne pouvaient tolérer qu’on fasse pareil à Cuba en 1962.

Et n’oublions pas que l’armée américaine s’est rendue à l’autre bout du monde pour envahir l’Irak sous le prétexte fallacieux que ce pays possédait des armes de destruction massive.

Avant que l’Otan accueille en son sein une bonne partie des anciennes républiques soviétiques, c’est en Turquie (à environ deux-mille kilomètres de Moscou) que les États-Unis entreposaient leur plus grand stock d’ogives nucléaires hors du territoire américain.

Une décennie après l’adhésion de la Roumanie à l’Otan, les États-Unis ont déplacé une partie de leurs ogives nucléaires dans ce pays, à environ 1 500 km de Moscou.

Et si l’Ukraine et la Finlande rejoignent l’Otan, l’armée américaine sera en mesure de rapprocher ses missiles respectivement à 500 km de Moscou et à 125 km de Saint-Pétersbourg.

Non seulement elle pourrait le faire, mais elle le fera.

Pour Poutine (ou n’importe quel dirigeant russe compétent), cela est totalement inacceptable.

De plus, en prolongeant cette guerre au-delà de ce qui est nécessaire pour amener le peuple ukrainien à la raison, l’Otan pousse la Russie à recourir à l’arme nucléaire.

Comme les États-Unis l’ont fait en 1945 au Japon pour briser l’aveuglement du peuple japonais à croire que leur empereur était un demi-dieu.

À ce jour, les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki constituent les deux plus importants ‘crimes de guerre’ de l’histoire de l’Humanité.

Espérons que ce triste record américain ne sera pas battu.

Références :
Bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki
Crise des missiles de Cuba
La fabrication du consentement politique : un exemple américain
La guerre en Ukraine met les stocks d’armes occidentaux sous pression
La Pologne serait en train de livrer 200 chars T-72 aux forces ukrainiennes
La première ministre britannique Liz Truss démissionne
Les chars occidentaux marqueront-ils un tournant dans la guerre en Ukraine?
L’expansionnisme toxique de l’Otan
Loi de programmation militaire : un budget colossal mais des choix drastiques
Pourquoi la France hésite à livrer des chars Leclerc à l’Ukraine

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

2 commentaires

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Le plafonnement du prix du pétrole russe

8 décembre 2022

Ursula von der Leyden, la tigresse de papier

Comme le lapin des piles Energizer, la présidente de la Commission européenne bat vaillamment le tambour de la guerre économique contre la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine.

Le fiasco des sanctions économiques entreprises jusqu’ici — qui se sont retournées contre les pays membres de l’Union européenne — n’a pas ralenti son ardeur.

Sa dernière trouvaille est le plafonnement du prix du pétrole russe.

Le résultat est connu d’avance; imaginez des milliers d’acheteurs potentiels d’un spectacle de Taylor Swift — la chanteuse la plus populaire du moment — qui décideraient qu’ils ne paieraient pas plus de 25$ du billet. Eh bien, les stades s’empliraient sans eux.

Tant que la demande mondiale de pétrole dépasse l’offre, ce sont les producteurs de pétrole qui ont le gros bout du bâton.

L’effet du plafonnement

Le pétrole brut distribué par pipeline

Le principal mode de distribution du pétrole brut russe est par pipeline. Or, depuis leur embargo de mai 2022, les pays membres de la Communauté européenne en achètent presque plus.

En payant une fortune pour du pétrole autre que russe destiné aux pays en voie de développement — qu’ils détournent afin d’assurer leurs propres besoins — les pays européens ont créé ailleurs dans le monde un vide que le pétrole russe s’est empressé de combler.

Si bien que la valeur des exportations de pétrole russe a augmenté substantiellement depuis le début de la guerre en Ukraine.

Or cette nouvelle sanction ne s’applique pas au brut que la Russie exporte par pipeline ailleurs qu’en Europe.

Le pétrole brut distribué par pétrolier

L’autre mode de transport du brut est par pétrolier. Le plafonnement s’applique donc uniquement aux pétroliers qui tenteront de décharger leur cargaison à des ports européens.

Les pétroliers qui approvisionnent en brut la Turquie, l’Inde ou la Chine échappent aux sanctions européennes… en théorie (nous y reviendrons).

Le pétrole de chaque pays producteur porte sa signature chimique. Selon sa teneur en souffre, notamment, la Communauté européenne peut savoir d’où il vient et sanctionner ses membres qui auront acheté par bateau du brut russe au-delà du prix maximal qu’elle a décrété.

Le pétrole brut distribué par train ou camion-citerne

La nouvelle sanction européenne ne s’applique pas non plus au mazout (appelé également fioul), au diésel, ou à l’essence automobile puisqu’une fois raffinée, l’essence de pétrole perd la signature chimique du brut d’origine.

Une fois raffinée, l’essence est transportée par camion-citerne ou par train.

Si du pétrole albertain peut parcourir 3 000 km pour être acheminé à Montréal, du pétrole russe raffiné en Turquie peut parcourir 2 500 km pour être livré à Berlin.

En présence de mazout turc, même si on devait se douter que c’est du pétrole russe ‘déguisé’, personne en Allemagne ou en France préfèrera greloter cet hiver plutôt que s’en servir.

Bref, au premier abord, cette nouvelle sanction est une plaisanterie ‘vonderLeydienne’. Ce n’est pas tout à fait le cas.

L’assurance

Le véritable but de la nouvelle mesure européenne concerne l’assurance maritime du transport pétrolier.

Lorsque la cargaison d’un pétrolier est détruite, son propriétaire (l’armateur ou son client) peut être remboursé par sa compagnie d’assurance.

Or 90 % du fret maritime est protégé par des compagnies d’assurances occidentales, principalement anglaises ou anglo-américaines.

Cela signifie que si un pétrolier transportant du brut russe sombre mystérieusement en mer — comme les gazoducs Nord Stream I et II ont mystérieusement été sabotés — l’assuré ne recevra qu’un prix maximal de 60 $US du baril.

De la même manière qu’il était prévisible que la fermeture des succursales russes de sociétés occidentales allait entrainer une russification de l’économie de la Russie, on peut prévoir que le refus d’assurer à 100 % la cargaison de pétroliers grecs transportant du brut russe les incitera à s’assurer ailleurs.

En d’autres mots, ce sera une occasion en or pour des puissances émergentes comme l’Inde ou la Chine de développer leur secteur financier.

Toutefois, en voulant échapper à cette nouvelle sanction européenne, même si un armateur s’assurait auprès d’une compagnie qui n’est pas occidentale, il faut savoir que toutes les compagnies d’assurances au monde sont protégées à leur tour par un ‘super-assureur’ qu’est la Lloyds of London.

Par le biais de cette dernière, les pays européens et le G7 espèrent rendre risqué le transport maritime du brut russe et du coup, décourager l’achat de cet hydrocarbure.

Mais il suffit que la Russie garantisse secrètement de payer la différence si jamais un malheur devait frapper un pétrolier transportant son pétrole pour que cette nouvelle sanction européenne ne s’avère qu’un vœu pieux…

Si bien que les principales victimes de cette nouvelle sanction européenne risquent d’être les grands assureurs londoniens.

Conclusion

Dans la chanson V’là le bon vent, v’là le joli vent, il est dit : “Visa le noir, tua le blanc. Ô fils du roi, tu es méchant.”

Dans le cas de cette nouvelle sanction, en visant l’or noir russe, la présidente de la Commission européenne fait de la blanche Albion — c’est le surnom de la Grande-Bretagne — sa victime collatérale… ce qui est une manière insidieuse de lui faire payer le prix du Brexit.

Références :
Le pétrole russe plafonné à 60 dollars après l’accord du G7 et de l’Australie
McDonald’s et la culture du bannissement
Prix du pétrole russe : le baril plafonné à 60 dollars par le G7 et l’UE

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne, Politique internationale | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Le début de la délocalisation industrielle de l’Allemagne

26 novembre 2022

BASF est le plus important groupe chimique au monde.

En juillet dernier, alors que le ministère allemand de l’Industrie effectuait des consultations pour déterminer quels secteurs industriels seraient autorisés à fonctionner cet hiver en cas de pénurie énergétique, le Conseil d’administration de BASF décidait, devant cette incertitude, d’effectuer à l’Étranger le plus important investissement de l’histoire de cette compagnie.

Dix-milliards d’euros : c’est la somme que BASF a décidé d’investir d’ici 2028 à son complexe industriel de Zhanjiang, une ville portuaire située dans le sud de la Chine.

Moins de deux mois plus tard, on procédait déjà à l’inauguration de la première usine de ce complexe. Celle-ci produira annuellement 60 000 tonnes métriques de matières plastiques à des fins électroniques ou destinées à l’industrie automobile.

BASF a choisi d’investir en Chine parce que la main-d’œuvre y est relativement économique, que les droits des travailleurs sont presque inexistants et surtout parce que ce pays s’assure de l’approvisionnement énergétique des entreprises sur son territoire (au contraire de l’Allemagne).

À l’occasion de la guerre en Ukraine, le harakiri économique des pays d’Europe occidentale accélère le déplacement du centre de gravité du développement économique mondial vers la région indopacifique (que vise justement à alimenter le complexe de Zhanjiang).

Références :
BASF inaugurates the first plant of its new Zhanjiang Verbund site
Germany Plans for a Winter Without Gas from Russia

Parus depuis :
Germany confronts a broken business model (2022-12-06)
Ford to cut 3,200 jobs in Europe and move some work to US (2023-01-24)

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Économie, Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Mots-clés : , , , | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


L’Âge des Révoltes-II

25 novembre 2022

La levée du couvercle

Il y a une décennie, d’importantes émeutes avaient éclaté à Londres à la suite des mesures d’austérité décrétées pour renflouer The City — le district financier de la capitale britannique — à la suite de l’éclatement de la bulle spéculative des actifs adossés à des créances immobilières douteuses.

On pigeait alors dans la poche des travailleurs pour sortir les riches financiers londoniens du pétrin dans lequel ils s’étaient mis.

Au même moment, le Québec vivait son Printemps érable, lui-même consécutif au Printemps arabe déclenché en Tunisie.

Ont suivi des révoltes en Bolivie et au Liban, de même que celle des Gilets jaunes en France.

Puis est arrivé le Grand confinement planétaire destiné à limiter la progression de la plus redoutable pandémie depuis un siècle. Financé par la planche à billets des États, ce confinement a eu pour effet de mettre le couvercle sur la marmite des révoltes sociales.

Le monde s’en va chez le diable

La promesse du néolibéralisme, c’est que libérées de taxes et d’impôts, les entreprises auraient toute la liberté de créer des emplois et de la richesse pour tous. Du coup, l’avènement de ce monde promis par le néolibéralisme devait coïncider avec une période d’aisance et de prospérité inégalée dans l’histoire de l’humanité.

Effectivement, jamais la misère dans le monde n’a autant reculé qu’au cours des dernières décennies.

Toutefois, dans les pays riches, le cycle sans fin des réductions de taxes et d’impôts (lorsque les gouvernements disposent de surplus budgétaires) suivies d’une réduction des dépenses publiques (lorsque le ciel s’assombrit) a considérablement handicapé l’aptitude des États à s’acquitter de leurs responsabilités.

Avec comme résultat :
• les urgences des hôpitaux débordent,
• l’attente pour certaines interventions chirurgicales se compte en années,
• les écoles manquent d’enseignants,
• aucun projet majeur de logement social n’a vu le jour depuis des décennies,
• les rues sont cicatrisées de crevasses mal calfeutrées,
• les usines d’épuration arrivent à leur fin de vie,
• les douaniers peinent à empêcher le trafic transfrontalier des armes,
• les poursuites contre des criminels sont abandonnées en raison des délais excessifs à les juger,
• des dizaines de milliers de requérants au statut d’immigrant attendent l’examen de leur dossier,
• l’informatisation du système de paie des fonctionnaires fédéraux est un désastre, et
• les tablettes de nos pharmaciens se vident de certains médicaments essentiels (rappelant les pénuries en Europe de l’Est avant la chute du communisme).

Y a-t-il une seule personne au monde qui estime que tout cela est normal ?

Le creux du creux, ce sont ces semaines où le Canada s’est transformé en grande prison à ciel ouvert alors que des milliers de ses citoyens ne pouvaient plus quitter le pays, faute de passeports.

Il aurait suffi d’aviser les compagnies aériennes et les douaniers aux frontières que la date d’échéance des passeports émis était prolongée jusqu’à la fin de l’année — et de prioriser l’émission des passeports à ceux qui n’en ont jamais eu — pour que cette crise se résolve du jour au lendemain.

Mais apparemment, aucun des crétins qui nous dirigent à Ottawa n’y a pensé…

La rupture d’un contrat social

Toutes les assurances reposent sur la répartition du risque. L’assuré auquel aucun incident ne justifie une réclamation paie pour le malchanceux auquel un malheur est arrivé. En contrepartie, le premier des deux devient bénéficiaire de son assurance le jour où c’est lui qui est frappé par la malheur.

Pendant toute leur vie, des millions de Québécois en bonne santé ont payé pour les soins médicaux et hospitaliers prodigués aux malades.

Mais devenus vieux, beaucoup d’entre eux sont incapables d’obtenir ce retour d’ascenseur promis. En effet, 160 000 patients sont en attente d’une chirurgie au Québec. Les listes d’attente sont telles que certains d’entre eux risquent de décéder avant d’avoir reçu les soins que leur promettait le régime public d’assurance-maladie.

Si l’État était une compagnie privée, elle serait sujette à une condamnation par les tribunaux pour rupture de contrat et serait obligée de rembourser les primes annuelles payées inutilement depuis des décennies.

En privant les citoyens du filet de protection sociale auquel ils ont droit, l’État fait office de fraudeur contre lequel la colère populaire est justifiée.

Favoriser la mortalité du Covid-19

Pendant la première année de la pandémie au Covid-19, alors que des vaccins n’étaient pas encore disponibles, la Santé publique du Québec a favorisé la contamination de la population en faisant campagne contre le port du masque et, dans le cas précis de nos hospices, en menaçant de sanction les employés qui le portaient. Et ce, bien après la fin des pénuries à leur sujet.

Ce faisant, l’État québécois porte une lourde responsabilité au sujet des milliers de morts prématurées survenus dans nos hospices.

La trahison des élites européennes

En 2003, le président français Jacques Chirac avait provoqué la colère des États-Unis en refusant de cautionner la guerre que ce pays s’apprêtait à livrer en Irak. Les Américains s’étaient alors déchainés contre les intérêts français.

Par crainte des représailles américaines, plus tôt cette année, les dirigeants d’Europe de l’Ouest ont adopté une série de sanctions économiques contre la Russie, parmi lesquelles l’interruption volontaire de leurs approvisionnements en hydrocarbures en provenance de ce pays.

Ce faisant, ils ont forcé leurs industries lourdes à se sevrer brutalement d’une ressource à bon marché qui leur conférait un avantage compétitif face à leurs concurrents américains.

La perte de cet avantage est une incitation à délocaliser leur production vers les pays où les ressources énergétiques sont abondantes et peu couteuses. Soit parce que ces pays sont des producteurs d’énergie, ou soit parce que leurs dirigeants ont eu la sagesse de résister aux pressions américaines et, au contraire, de sécuriser leur approvisionnement.

Le résultat, c’est que des millions de travailleurs européens perdront leur emploi au cours des cinq prochaines années.

Le jeu de dominos

La Russie est un des principaux exportateurs mondiaux d’acier, d’aluminium, d’ammoniac, de fer, de nickel, de néon brut, de palladium, de céréales et d’engrais chimiques.

En brisant des milliers de chaines d’approvisionnement, le boycottage de la Russie par les pays occidentaux provoque une couteuse remondialisation qui se répercute auprès du consommateur sous forme de hausses de prix.

Et pour combattre l’inflation qu’ils ont causée, ces pays haussent leurs taux d’intérêt.

Même s’ils s’en défendent, il y a lieu de croire que cette hausse vise également à provoquer une récession économique qui diminuera la consommation mondiale d’hydrocarbures. Ce qui devrait entrainer une baisse des cours mondiaux et ainsi priver la Russie des revenus dont elle a besoin pour financer sa guerre en Ukraine.

Tant que la croisade occidentale contre Moscou n’entrainait pas d’inconvénients pour nous, elle suscitait l’adhésion de l’immense majorité des Occidentaux.

Mais après des décennies où on a cultivé la recherche du plaisir, valorisé l’amour-propre, et incité les adeptes des médias sociaux à mettre en scène leur bonheur (réel ou factice), faire appel à l’esprit de sacrifice ne suscite pas un enthousiasme généralisé…

Ceux qui refusaient hier de se sacrifier à porter un masque pour protéger ceux chez qui le Covid-19 est mortel sont ceux qui aujourd’hui refusent de se sacrifier pour punir ce méchant Poutine qui persécute les gentils Ukrainiens.

Déjà, le 3 septembre dernier, des dizaines de milliers de personnes protestaient à Prague contre l’inflation, contre l’Union européenne et contre l’Otan dont on critique l’expansionnisme toxique.

Depuis, la hausse substantielle des couts du chauffage hivernal a provoqué des manifestations en Allemagne et dans plusieurs pays d’Europe centrale (en Autriche, en République tchèque et en Slovaquie, notamment).

Le reste est prévisible; au fur et à mesure que le déclin économique de l’Europe se fera sentir, les pays d’Europe occidentale — déjà très endettés — devront pratiquer une rigueur budgétaire qui, selon sa sévérité, suscitera la grogne, les protestations ou la révolte.

Références :
BASF inaugurates the first plant of its new Zhanjiang Verbund site
Gaz, armes, céréales, Otan… Les Etats-Unis, grands gagnants de la guerre en Ukraine
L’expansionnisme toxique de l’Otan
Vaste manifestation à Prague contre l’inflation, l’UE et l’Otan

Paru depuis :
Le Royaume-Uni dans l’impasse (2022-12-17)

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Transferts technologiques militaires vers l’Iran

13 novembre 2022

Introduction

Les États-Unis et la Grande-Bretagne fabriquent les missiles autopropulsés les plus précis au monde.

Ceux qu’ils livrent à l’Ukraine sont des missiles dont la distance maximale est limitée à quelques dizaines de kilomètres et donc, qui ne pourraient pas frapper Moscou, par exemple.

À l’exclusion de la taille de leur réserve de carburant solide, ces missiles sont dotés des mêmes technologies que celles qu’on retrouve dans les missiles les plus sophistiqués de l’arsenal occidental.
 

 
De son côté, l’Iran fabrique des missiles capables d’atteindre une cible située à 2 000 km… mais qui la rate habituellement à cause de leur imprécision.

Cette lacune est en voie d’être corrigée.

Le cadeau technologique russe

Afin de détruire les infrastructures électriques ukrainiennes, l’armée russe a utilisé, entre autres, des drones Shahed-136 iraniens. Cent-soixante d’entre eux ont été livrés à la Russie cet été.

Le cout d’un drone Shahed-136 est estimé à environ vingt-mille dollars. C’est beaucoup moins que les missiles occidentaux dont se sert l’armée ukrainienne pour les abattre (et qui réussissent dans la grande majorité des cas).

L’armée russe utilise donc des missiles iraniens de faible qualité dans le but de détruire les installations électriques sur lesquelles compte l’armée ukrainienne pour fonctionner. Mais également, la Russie s’en sert pour épuiser l’arsenal militaire défensif de l’Ukraine.

En contrepartie des drones iraniens, Moscou a expédié à l’Iran trois missiles occidentaux originellement destinés à l’Ukraine, mais qui ont été interceptés par ses soldats.

Il s’agit d’un missile sol-sol Javelin et d’un missile sol-air Stinger, tous deux de construction américaine. Le troisième était un missile sol-sol NLAW de fabrication britannique.

Le but est de permettre à l’Iran de copier la technologie occidentale et d’améliorer la précision de ses propres missiles.

Le salaire de la peur

Démanteler un engin explosif est toujours risqué.

De plus, les missiles occidentaux étant dotés d’un module de géolocalisation, dès qu’on démarre leur système d’exploitation, ces missiles transmettent leur position exacte aux satellites-espions américains (comme le fait chacun des téléphones multifonctionnels que nous utilisons).

Pour éviter que ses laboratoires deviennent des cibles militaires américaines ou israéliennes, l’Iran devra donc espionner le fonctionnement de ces missiles dans un lieu duquel aucune communication électronique ne peut s’échapper.

Pour pallier ces risques, l’avion-cargo qui acheminait les missiles occidentaux à l’Iran transportait également 140 millions d’euros en argent comptant (afin de contourner les sanctions occidentales).

Depuis 2019, les plus grosses coupures de monnaie européenne sont des billets de 200€. Cela signifie que l’avion en question transportait près de trois quarts de tonne de billets de banque.

Références :
Missiles iraniens : une dangerosité surfaite ?
Russia flew €140m in cash and captured Western weapons to Iran in return for deadly drones, source claims

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Guerre russo-ukrainienne : Nissan jette l’éponge

23 octobre 2022

Introduction

Par analogie avec le monde de la boxe, l’expression ‘jeter l’éponge’ veut dire abandonner la partie. Au Québec, on dit plus souvent ‘jeter la serviette’, calque de l’anglais throw the towel.

La déconvenue de Nissan

En juin 2009, le constructeur automobile Nissan inaugurait sa première usine russe. Douze ans plus tard, celle-ci en produisait près de cent-mille (sa capacité maximale).

Mais dès le 14 mars dernier, Nissan interrompait sa production, invoquant des problèmes d’approvisionnement. Le constructeur aurait pu s’approvisionner ailleurs, mais il a préféré suspendre sa production par crainte de sanctions occidentales.

Entretemps, ses deux-mille salariés étaient payés quand même au cas où la production aurait eu à reprendre.

Puisque la guerre russo-ukrainienne se prolongeait, les dirigeants de la compagnie en sont venus à la conclusion qu’il était préférable de fermer l’usine, une décision annoncée le mois dernier.

Toutefois, le 11 octobre, l’usine et le centre de recherche de Nissan à Saint-Pétersbourg étaient achetés pour un euro par l’État russe.

C’est le même prix que pour l’achat de l’usine russe de Renault survenue il y a plusieurs mois. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une perte d’environ un milliard de dollars canadiens pour la multinationale.

La production (sous un autre nom) devrait reprendre avec la participation d’un constructeur automobile chinois. Ce qui permettra à l’usine de s’approvisionner indirectement en semi-conducteurs taïwanais puisque la Russie ne peut pas les acheter directement.

Selon la législation russe, les employés licenciés d’une usine doivent continuer de recevoir leur salaire pendant les douze mois qui suivent sa fermeture… une mesure dont nos travailleurs à nous aimeraient sans doute profiter.

Le doute américain s’installe

Les pertes occasionnées par la fermeture de cette usine ne seront pas payées par la Russie; elles se répercuteront sur le prix que paieront les consommateurs ailleurs dans le monde pour les produits du constructeur japonais.

Après avoir appuyé massivement l’adoption de sanctions contre la Russie, les Américains en réalisent les conséquences.

Selon un sondage de la firme Pew réalisé entre le 13 et le 18 septembre dernier, 20 % des Américains estiment maintenant que leur pays s’est trop engagé à soutenir l’Ukraine. Six mois plus tôt, ce pourcentage n’était que de 7 %.

Actuellement, cette proportion atteint même près du tiers de l’électorat républicain.

Pendant ce temps, Donald Trump clame que tout ce gâchis ne serait pas arrivé s’il avait été au pouvoir…

Références :
Guerre russo-ukrainienne et désindustrialisation de l’Europe
McDonald’s et la culture du bannissement
Nissan inaugure sa première usine russe à St-Petersbourg
Nissan quitte le marché russe et vend son usine de Saint-Pétersbourg

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

2 commentaires

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Le Pakistan et le gaz fossile liquide

14 octobre 2022

Au cours de l’occupation américaine de l’Afghanistan, le Pakistan — situé au sud — servait à la fois de refuge aux ennemis des Américains (dont Oussama ben Laden) et de base militaire à partir de laquelle l’armée d’occupation était ravitaillée.

Le Pakistan a joué ce double jeu pendant vingt ans.

Bien avant les attentats du 11 septembre, les États-Unis s’intéressaient à l’Afghanistan et au Pakistan parce que la Russie prévoyait y faire traverser un oléoduc qui aurait relié des républiques soviétiques situées au nord de ces deux pays, à la mer d’Arabie située au sud.

Les États-Unis ont dépensé des milliards de dollars pour empêcher la réalisation de ce projet.

Maintenant que les États-Unis ont perdu la guerre en Afghanistan, leur ‘allié’ pakistanais ne leur sont plus d’aucune utilité.

Ce pays se retrouve donc privé non seulement des droits qu’on lui paierait si un oléoduc traversait son territoire, mais également des hydrocarbures qu’il lui aurait apportés.

Privé de ressources énergétiques, ce pays a donc choisi d’utiliser du gaz fossile liquide (GFL).

Dans un premier temps, le Pakistan a signé un contrat à long terme avec le Qatar. Puis, à son échéance, le pays a trouvé un moyen d’obtenir du GFL de manière encore plus économique; acheter son gaz d’un courtier italien qui était libre d’obtenir le GFL au cout le plus bas possible.

Et pour s’assurer que ce courtier respecterait ses engagements, le contrat prévoyait d’importantes pénalités s’il ne les respectait pas.

Mais voilà qu’avec le déclenchement de la guerre en Ukraine, on se dispute le GFL comme on se disputait les masques chirurgicaux au début de la pandémie.

Mais au lieu qu’une cargaison de masques soit achetée à prix d’or sur le tarmac d’un aéroport chinois change de destination, ce sont les méthaniers qui sont détournés vers l’Europe.

Quant aux pénalités, elles sont devenues risibles en comparaison avec l’augmentation phénoménale du GFL sur le marché libre.

Strictement parlant, aucun pays occidental n’est coupable de cette piraterie. Le coupable, c’est la ‘main invisible du marché’.

Justement en raison de son invisibilité, beaucoup de ces peuples se demandent pourquoi ils doivent payer le prix de nos chicanes domestiques entre Occidentaux.

D’autant plus que lorsque des conflits armés les affectent eux, ils ne suscitent pas le même élan de solidarité…

Référence : LNG: European thirst for natural gas puts Bangladesh and Pakistan in the dark

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Guerre russo-ukrainienne et désindustrialisation de l’Europe

12 octobre 2022

Depuis des décennies, la mondialisation repose sur un réseau extrêmement complexe d’échanges internationaux régis par des contrats à long terme. Conclus au prix le plus bas, ces contrats assurent à la grande entreprise la stabilité de ses approvisionnements.

La Russie est un important exportateur d’hydrocarbures, de charbon, de blé, d’engrais chimiques, d’acier, d’aluminium, de palladium, de néon, etc.

En décidant, à la demande de Washington, de rompre brutalement leurs relations commerciales avec la Russie, les pays occidentaux ont provoqué la rupture de milliers de chaines d’approvisionnement.

Afin de maintenir leur production, les géants industriels ont dû se tourner vers le marché libre, où les prix sont substantiellement plus élevés. Voilà pourquoi cette remondialisation, opérée en catastrophe, s’avère extrêmement couteuse.


 
Cela se répercute sur les consommateurs par une accélération marquée de l’inflation. Une inflation qui devrait s’aggraver cet hiver.

Avec la destruction des gazoducs Nord Stream I et II, le divorce économique russo-européen est consommé.

Ne pouvant plus compter sur les hydrocarbures bon marché en provenance de Russie, le prix de l’énergie dans l’Union européenne sera plus élevé que dans la plupart des pays concurrents de l’Europe. Et ce, pour quelques années.

On peut donc anticiper que cette remondialisation s’accompagne d’une délocalisation industrielle.

En effet, les unes après les autres, les industries lourdes européennes — grandes consommatrices d’énergie — seront incitées à délocaliser leur production si elles veulent demeurer compétitives.

D’autre part, après deux ans de contraintes sanitaires, les peuples occidentaux ont la mèche courte.

Avant même que cette désindustrialisation soit amorcée, on assiste déjà à une augmentation de l’instabilité sociale en Europe en raison de l’inflation.

Au cours des années qui viennent, cette désindustrialisation accélérée provoquera la perte de millions d’emplois chez des travailleurs syndiqués, c’est-à-dire chez des gens dont la colère organisée peut facilement dégénérer.

Pour préserver la paix sociale, ces pays devront compter sur des gouvernements et des chefs d’État dont l’autorité morale aura été sapée par leur consentement au déclin économique de leur pays et de ce fait, leur trahison à l’intérêt national.

Références :
En Belgique, la colère sociale gronde face à l’explosion des factures énergétiques
La guerre russo-ukrainienne et la vassalisation de l’Europe
Le cout de la dé-Merkellisation de l’Allemagne
The Energy Shock — Germany Plans for a Winter Without Gas from Russia
Au Royaume-Uni, nouvel épisode des grèves de la colère face à l’inflation

Parus depuis :
Le Canada en voie de devenir une puissance de l’électrification automobile (2022-10-17)
Hauts-fourneaux à l’arrêt : « La flambée des prix de l’énergie n’est pas seule en cause » (2022-11-04)
Gaz, armes, céréales, Otan… Les Etats-Unis, grands gagnants de la guerre en Ukraine (2022-11-22)
Germany confronts a broken business model (2022-12-06)
Investissements industriels : l’Europe court derrière la Chine et les Etats-Unis (2022-12-11)
Le modèle industriel tchèque ébranlé par la crise énergétique (2023-01-03)
Ford to cut 3,200 jobs in Europe and move some work to US (2023-01-24)

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Économie, Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Guerre en Ukraine : la levée des blocus céréaliers ?

8 octobre 2022


 
Le blocus maritime russe contre l’Ukraine

Dans n’importe quelle guerre, les belligérants tentent de tarir le financement de l’armée ennemie et de nuire à son accès aux ressources dont elle a besoin pour fonctionner.

Il fallait donc s’attendre à ce que la Russie impose à l’Ukraine un blocus maritime en mer Noire de manière à l’empêcher d’écouler sa production agricole puisque les revenus qu’elle en tire servent, entre autres, à soutenir l’économie de guerre.

On estime que 12 % de toutes les calories alimentaires sur Terre — blé, orge, betterave sucrière, pommes de terre, soja, maïs, huile de tournesol, etc.— sont produites à partir des sols fertiles d’Ukraine et de Russie.

Dès le début du conflit, l’Onu a exprimé ses plus vives inquiétudes quant au risque d’effondrement du système alimentaire mondial.

Jusqu’à maintenant, la situation semblait être claire.

D’une part, l’Ukraine était prisonnière d’un blocus maritime russe en mer Noire (par laquelle elle exporte normalement ses denrées).

Par contre, la Russie était libre d’exporter sa propre production agricole en plus de la production ukrainienne confisquée dans les villes conquises puisque les sanctions occidentales évitaient expressément, disait-on, de s’appliquer au secteur agricole.

En somme, si on se retrouvait avec des famines dans le Tiers-Monde, ce serait la faute de la Russie. Cela explique peut-être pourquoi, dans les pays du Tiers-Monde, la majorité de la population est hostile à la rupture des liens économiques avec ce pays.

Le blocus maritime officieux contre la Russie

Fruit de la diplomatie turque, l’accord sur l’exportation des céréales ukrainiennes en mer Noire a été signé par les belligérants le 22 juillet dernier.

Cet accord prévoit que les navires marchands responsables du transport des céréales ukrainiennes seront inspectés à l’aller et au retour à Istanbul par un centre de coordination sur lequel toutes les parties impliquées sont représentées.

Si l’intérêt ukrainien pour cet accord est évident, on se demande pourquoi la Russie y a consenti.

C’est que contrairement à ce que répétait la propagande occidentale, le transport céréalier russe était l’objet d’un blocus économique clandestin.

Officiellement, le système SWIFT — qui facilite les flux financiers — permettait aux banques russes d’encaisser le paiement d’achats de céréales par des pays étrangers et de verser cet argent aux producteurs agricoles.

Toutefois, lorsqu’il s’agissait d’expédier les millions de tonnes de céréales achetées, la marine marchande internationale pouvait difficilement se faire payer. En fait, elle le pouvait, mais hors du système SWIFT.

De plus, par le biais des primes, les compagnies d’assurance occidentales rendaient le transport maritime des céréales russes tellement onéreux qu’il valait mieux que les pays du Tiers-Monde tentent de s’approvisionner ailleurs.

Selon le quotidien Le Monde, l’argument ultime qui a convaincu la Russie de signer est que les États-Unis auraient accepté de lever leur opposition à ce que des bateaux à gros tonnage soient fournis à la Russie pour faciliter l’exportation de ses céréales.

Références :
Democracy Perception Index 2022
L’accord sur les céréales ukrainiennes signé à Istanbul
Le chef de l’ONU met en garde contre « un ouragan de famines » dans le monde
Negative views of Russia mainly limited to western liberal democracies, poll shows
Ports de la mer Noire bloqués : Washington accuse Moscou d’utiliser la faim comme une arme
Quelle récolte pour les fermiers ukrainiens (vidéo)
Sanctions contre la Russie : les impairs d’Ursula von der Leyen

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Laissez un commentaire »

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


La contre-offensive ukrainienne, début de la fin de la guerre ?

15 septembre 2022

Introduction

La contre-offensive de l’armée ukrainienne déclenchée le 24 aout dernier dans le nord-est du pays l’a amené à reconquérir environ six-mille kilomètres carrés de territoire.

Certains analystes occidentaux y voient l’espoir d’une victoire complète de l’Ukraine contre la Russie. Qu’en est-il ?

La justification russe de cette guerre

Déclenchée par la Russie, la guerre en Ukraine a néanmoins été rendue inévitable par les États-Unis.

En incluant l’Ukraine dans leur objectif d’encerclement militaire de la Russie par l’Otan, les États-Unis menacent les intérêts géostratégiques essentiels de la Russie; celle-ci ne peut pas tolérer que des missiles nucléaires américains se retrouvent à 500 km de Moscou.

Pas plus que les États-Unis eux-mêmes ne pouvaient tolérer que la Russie installe des missiles pointés contre eux à Cuba en 1962, à 1500 km de Washington.

Autrefois, le plus grand nombre de missiles nucléaires américains hors des États-Unis étaient stationnés en Turquie.

En 2016, en déplaçant une partie de leur arsenal nucléaire de leur base turque d’Incirlik à leur base roumaine de Deveselu, les États-Unis ont réduit la distance de leurs ogives nucléaires de Moscou de 2 000 km à 1 488 km.

Dans les années qui suivraient une adhésion hypothétique de l’Ukraine à l’Otan, les États-Unis seraient en mesure de les rapprocher considérablement de Moscou, ce qui est totalement inacceptable pour n’importe quel dirigeant russe.

Les deux véritables ennemis

Dans les faits, la guerre russo-ukrainienne est une guerre américano-russe par Ukraine interposée.

Les États-Unis sont de loin le principal fournisseur d’armes sophistiquées à l’Ukraine. Et c’est par le biais de la fourniture de renseignements de géolocalisation que les États-Unis permettent à l’armée ukrainienne d’obtenir ses plus grands succès militaires.

Les États-Unis ont livré à l’Ukraine des missiles autopropulsés d’une remarquable précision. Mais pour chaque tir, on doit programmer la géolocalisation des cibles à atteindre. Ces coordonnées sont fournies à l’armée ukrainienne par les États-Unis.

Les satellites-espions américains surveillent le déplacement des camions de ravitaillement de l’armée russe. Leurs va-et-vient permettent de découvrir où se trouvent les entrepôts de matériel militaire russe.

Une fois en possession de cette information, il ne reste plus à l’armée ukrainienne qu’à communiquer à une équipe de fantassins la position exacte de ce dépôt pour que ceux-ci programment le logiciel du lance-roquette qui transfert l’information au système de guidage du missile immédiatement avant sa mise à feu.

À partir du succès de la contre-offensive ukrainienne, prédire une victoire totale de l’Ukraine contre la Russie, c’est oublier le deuxième objectif poursuivi par les États-Unis.

Affaiblir l’armée russe

La Russie ne constitue pas la pire menace à l’hégémonie mondiale des États-Unis. À environ 1 500 milliards$, le PIB russe est le septième de celui des États-Unis.

Par contre, la puissance économique de la Chine est environ les trois quarts de la puissance américaine.

Les États-Unis voient dans la perspective où la Chine deviendrait la première puissance mondiale, une menace fondamentale.

Depuis l’invention de la machine à vapeur, la suprématie du monde (telle que perçue par l’Occident) appartient à des peuples anglo-saxons.

Lorsqu’on passe d’une production industrielle basée sur charbon à celle basée sur le pétrole, le flambeau de la suprématie occidentale passe du Royaume-Uni aux États-Unis.

Dès lors que l’accès aux ressources énergétiques (fossiles, solaire et éolienne) cesse d’être le facteur limitant de la croissance industrielle et est remplacé par l’accès à des ressources minières contrôlées par la Chine — notamment les terres rares sur lesquelles repose la haute technologie — l’émergence de ce pays représente un saut vers l’inconnu pour les peuples qui contrôlaient depuis des siècles l’ordre mondial.

Ce qui explique que les pays à majorité anglo-saxonne — les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande — ont mis sur pied le plus vaste réseau d’espionnage au monde. Et ils ont créé une intégration militaire en vase clos qui exclut toute participation étrangère, comme en témoigne l’annulation du contrat d’approvisionnement des sous-marins australiens auprès de la France.

Ces pays se sont construits soit sur l’épuration ethnique des peuples autochtones qui habitaient leur territoire ou, dans le cas de l’Angleterre sur des guerres séculaires contre les Celtes d’Écosse et deux tentatives d’extermination contre les Celtes d’Irlande.

Bref, ce sont des peuples hyper-racistes aux yeux desquels la perspective d’une suprématie mondiale chinoise est totalement inacceptable.

Voilà pourquoi l’idée d’une guerre ‘préventive’ contre la Chine percole depuis des années dans les milieux militaires américains et les groupes de réflexion qui les alimentent d’idées.

En vue d’une telle guerre pour l’instant hypothétique, le conflit russo-ukrainien est une occasion de saper l’économie d’un allié éventuel de la Chine et de forcer l’Europe à couper dès maintenant ses liens économiques avec la Russie, ce qui rendra le Vieux Continent plus apte à participer à une Troisième Guerre mondiale sous commandement américain.

Mais pour saper l’économie russe, les États-Unis ont besoin d’une guerre prolongée en Ukraine. Plus elle sera longue, plus la Russie en sortira affaiblie.

Il est donc hors de question que l’Ukraine poursuive une reconquête rapide de son territoire.

Le jeu de bascule américain

Avant l’attaque japonaise de Pearl Harbor en 1941, les États-Unis vendaient des armes à la fois aux Alliés et à l’Allemagne nazie (qui recueillait la sympathie de la Droite américaine).

Il en fut de même lors de la guerre Iran-Irak qui se déroula de 1980 à 1988. Au cours de ce conflit, les États-Unis ont été un fournisseur secondaire d’armement.

Il faut toutefois souligner qu’à cette occasion, la livraison des armes américaines alternait d’un belligérant à l’autre, de manière à toujours soutenir celui qui semblait en train de perdre, et à changer de camp quand la situation s’inversait.

En étirant cette guerre, celle-ci dura huit ans et fit entre 680 000 et 1,2 million de morts.

Dans nos médias, on a fait peu de cas de cette guerre, puisque du point de vue occidental, plus les Musulmans s’entretuent, moins il en reste…

Il ne serait pas donc étonnant que le rythme des livraisons d’armement américain à l’Ukraine ralentisse afin de prolonger cette guerre puisque toute paix entre les belligérants marquerait la fin de l’hémorragie voulue des stocks militaires russes.

Conclusion

En 1945, en décidant de larguer deux bombes nucléaires sur la population civile d’Hiroshima et de Nagasaki, les États-Unis savaient sciemment qu’ils commettaient le plus grave ‘crime de guerre’ de l’histoire de l’Humanité.

Cette décision était rendue nécessaire pour faire réaliser au commandement militaire japonais que leur empereur n’était pas un demi-dieu et qu’il devait capituler.

La Russie croit à la nécessité existentielle d’empêcher l’Ukraine d’adhérer à l’Otan. Autant que les soldats ukrainiens ont été convaincus — par les déclarations stupides de Poutine lui-même — que toute victoire russe marquerait la disparition de leur pays.

Si la Russie ne peut gagner cette guerre par des moyens conventionnels, elle n’hésitera pas à prendre, en désespoir de cause, les mêmes moyens que ceux auxquels les États-Unis ont eu recours en 1945.

Fragilisé par les séquelles de la crise sanitaire (qui a fait un million de morts aux États-Unis) et par les pénuries d’approvisionnement liées à la remondialisation rendue nécessaire par les sanctions économiques contre la Russie, l’Occident n’est pas prêt à soutenir dès maintenant un effort de guerre.

D’autant plus que l’affaiblissement des démocraties libérales par le néolibéralisme les a rendues vulnérables à l’insurrection armée de leur propre population.

Voilà pourquoi les États-Unis devront laisser à la Russie la foi en son succès par des moyens conventionnels.

D’autre part, le succès militaire des soldats ukrainiens dépend évidemment de leur courage, mais surtout de l’équipement que les États-Unis leur fournissent.

Véritables maitres du jeu de bascule, les États-Unis n’ont pas d’autres choix que de maintenir l’espoir russe, tout en différant le plus possible une victoire décisive de la Russie.

Références :
Bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki
Crise des missiles de Cuba
Guerre Iran-Irak
L’engrenage ukrainien
Les conséquences géostratégiques du basculement vers les énergies vertes
L’Ukraine contre-attaque… jusqu’où ?
Résumé de géopolitique mondiale (1re partie)
Satellites-espions et guerre de précision

Parus depuis :
Menace nucléaire russe : « Ce n’est pas du bluff », dit Vladimir Poutine (2022-09-21)
US Ammunition Supplies Dwindle as Ukraine War Drains Stockpiles (2022-10-09)

Complément de lecture : L’épouvantail russe

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

Un commentaire

| Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


%d blogueurs aiment cette page :