La France n’est pas née d’un seul peuple, d’une seule langue, ni d’un seul visage; elle est un fleuve patient alimenté par d’innombrables ruisseaux.
Bien avant qu’un royaume ne dessine ses frontières, les tribus gauloises formaient déjà une mosaïque de peuples. Les Arvernes, Éduens, Parisii, Vénètes, Séquanes… Chacune portait ses coutumes, ses croyances, son génie propre.
Leur unité ne résidait pas dans l’uniformité, mais dans leur capacité à cohabiter malgré leurs différences.
Puis vinrent les Romains, apportant le droit, les routes et les villes. Les Francs offrirent leur nom au pays. Les Visigoths, les Burgondes, les Bretons, les Normands, les Flamands, les Italiens, les Espagnols, les Polonais, les Arméniens, les Portugais, les Magrébins, les Africains, les Asiatiques. Chacun ajouta une pierre à cette cathédrale invisible que l’on appelle aujourd’hui la France.
Nous oublions parfois que la richesse ne nait jamais de la répétition; une forêt où ne pousserait qu’une seule essence deviendrait fragile face aux maladies et aux tempêtes.
La biodiversité est la condition de la résilience du vivant. Il en va de même des civilisations. Une culture qui cesse de rencontrer l’autre se dessèche peu à peu, prisonnière de ses certitudes. À l’inverse, la rencontre oblige à penser autrement. Elle crée, invente, transforme.
L’identité française n’est donc pas un bloc de pierre gravé une fois pour toutes. Elle ressemble davantage à une tapisserie dont chaque génération tisse un nouveau fil sans effacer les précédents.
Les fils celtes demeurent visibles sous ceux de Rome. Ceux du Moyen Âge dialoguent avec ceux des Lumières. Ceux des migrations contemporaines prolongent une histoire qui, depuis plus de deux-mille ans, ne cesse de s’écrire.
Confondre identité et immobilité est sans doute l’une des grandes illusions de notre époque.
Ce qui demeure n’est pas la matière, mais la forme; non les visages mais les valeurs qui permettent à des visages différents de bâtir un destin commun.
Une nation ne s’affaiblit pas parce qu’elle accueille; elle s’affaiblit lorsqu’elle renonce à transmettre ce qui la rassemble : la langue, le droit, la liberté, la fraternité, la laïcité, la volonté de faire société.
La véritable menace n’est donc pas dans la diversité; elle est dans la fragmentation lorsque chacun cesse de reconnaitre l’autre comme un compagnon de route.
La diversité est une promesse. La division est un renoncement.
Depuis les tribus gauloises jusqu’à la République, la France avance comme un fleuve qui ne cesse de recevoir de nouvelles eaux sans perdre son nom. Et précisément parce qu’il accueille tant de sources qu’il demeure un fleuve vivant.
Car la plus grande richesse d’une civilisation n’est jamais la pureté de ses origines, mais la fécondité de ses rencontres.
« Confondre identité et immobilité ». Risque grave en effet.
Mais l’identité change sans qu’on le veuille, insidieusement d’une génération à l’autre.
L’immobilité n’existe pas en fait, car tout bouge insensiblement. Nous confondons routine et stabilité, voire confort, car qui aime être bousculé ?
« Ce qui demeure n’est pas la matière (les hommes), mais la forme (les valeurs)» est vrai. Mais méfions-nous des hommes aux valeurs archaïques.
L’inverse est vrai en langage aristotélicien. La matière est subatomique, donc quasi éternelle. La forme qui en résulte est en milliards de milliards de formes et d’exemplaires différents, dont la biosphère est la dernière venue…
…À moins qu’un vaniteux parmi nous prétende être le dernier arrivé parmi elles.
Très justement et très précisément dit : « transmettre ce qui la rassemble : la langue, le droit, la liberté, la fraternité, la laïcité, la volonté de faire société ». Tout est dit. On pourrait s’arrêter là.
Mais il faut préciser encore plus : la diversité des talents et des personnes, pas la diversité des archaïsmes qui perdurent ailleurs et qui ont besoin de la richesse de notre économie pour se donner un second souffle ici.
« Les nouvelles eaux », forte et juste expression de M. Martel. Pas les anciennes, ou pas toutes.
Trier le passé, comme avec prudence trier les nouveautés.
En ayant en mémoire que les plus grands changements, révolutions et progrès n’ont été ni triés ni filtrés ni précautionneusement acceptés. Ils se sont imposés par leur propre force.
Comme les Romains à Athènes, plus tard comme les Goths à Rome, plus tard encore comme Guillaume en Angleterre en 1066. Ou le Mayflower pas loin d’ici.
En fait, on n’a d’énergie que pour conserver ce qu’on a. On flatte nos autos et nos gazons sans bon sens. Tous les bouleversements viennent d’ailleurs pour la majorité des gens et des pays. Les créateurs révolutionnaires sont rares, et ils nous sont invariablement inconnus de leur vivant.