Le maïs transgénique et l’impérialisme anglo-saxon

26 août 2023

Avant-propos : le bannissement du blé transgénique au Canada

Depuis 2020, l’Argentine est le seul pays au monde à permettre la culture d’un blé transgénique sur son territoire.

Autorisés à titre expérimental, des essais de culture de blé OGM ont toutefois été menés en pleine nature de 1997 à 2005 au Canada et dans seize États américains.

Mais ces expériences sont demeurées sans suite puisque ces céréales n’ont jamais été autorisées à être commercialisées au Canada ou aux États-Unis.

Puisqu’il est impossible d’empêcher le vent de disséminer le pollen d’une plante OGM, un cas de blé transgénique a officiellement été découvert en Alberta en 2018, soit quatorze ans après la fin des essais canadiens.

Depuis 2004, il est probable que les gènes du blé transgénique de Monsanto se sont disséminés bien au-delà de ce champ albertain.

Pourquoi le Canada, d’habitude si servile à l’égard de l’industrie agrochimique, a-t-il tenu tête à Monsanto ? C’est en raison de l’opposition farouche des agriculteurs des provinces de l’Ouest, soutenus par le puissant Canadian Wheat Board, l’organisme qui possédait à l’époque le monopole de la commercialisation du blé canadien.

Pour justifier son refus d’homologuer le blé transgénique, Ottawa invoquait le principe de précaution. Le blé étant à la base de l’alimentation canadienne — puisqu’on le retrouve dans le pain, les pâtes, les pâtisseries, la bière, etc.— on jugeait préférable de ne pas transformer les Canadiens en rats de laboratoire sur lesquels serait évaluée la toxicité chronique du blé transgénique chez l’Humain.

Le bannissement du maïs transgénique au Mexique

Le maïs possède dans l’alimentation des Mexicains la même importance que le blé possède dans l’alimentation des Canadiens.

Après que le gouvernement mexicain eut autorisé la culture expérimentale de maïs OGM sur quelques milliers d’hectares en 2009, un collectif de producteurs mexicains (la Colectividad del maíz) obtint quatre ans plus tard une injonction dite ‘de précaution’ sur la base que la Constitution mexicaine garantit le droit à un environnement propre et considérant que la pollinisation croisée du maïs génétiquement modifié menaçait l’intégrité des variétés de maïs indigènes. Or, ceux-ci occupent une place centrale dans les paysages, les cultures et les cuisines du pays.

Les avocats mexicains ayant eux aussi la manie de multiplier les requêtes afin de maximiser leurs honoraires, la contestation juridique de cette injonction dura huit ans. Finalement, la Cour suprême du Mexique valida en 2021 l’injonction accordée en 2013.

Après avoir perdu une centaine de requêtes à ce sujet, les compagnies américaines touchées par ce bannissement ont convaincu l’administration Biden de menacer le Mexique de représailles en prétendant que les actions de ce pays seraient une violation de l’Accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Étonnamment, le gouvernement fédéral canadien a décidé d’appuyer les menaces américaines contre le Mexique afin de le forcer à ouvrir son marché au maïs transgénique.

Conjointement, le ministre canadien du Commerce international et celui de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire ont publié hier le communiqué suivant :

« Le Canada partage les préoccupations des États-Unis selon lesquelles le Mexique ne respecte pas les obligations en matière d’études scientifiques et d’analyse des risques en vertu du chapitre sur les mesures sanitaires et phytosanitaires de [l’accord de libre-échange].»

« Le Canada estime que les mesures adoptées par le Mexique ne sont pas étayées scientifiquement et qu’elles risquent de perturber inutilement les échanges commerciaux sur le marché nord-américain.»

En réalité, l’innocuité du maïs transgénique chez l’Humain n’a jamais fait l’objet d’une étude.

Les seuls données qui existent à ce sujet sont des études ‘maison’ financées par les semenciers. Il s’agit d’études effectuées en éprouvette et d’autres, dites de ‘toxicité chronique’ (de seulement 30 ou de 90 jours), effectuées chez l’animal.

Aucun rapport avec la consommation, toute sa vie durant, de la cuisine mexicaine.

Considérant que leurs études constituent de la propriété intellectuelle — donc protégées par les droits d’auteur — ces compagnies soumettent secrètement leurs ‘études’ aux organismes règlementaires (qui acceptent de les considérer) tout en leur interdisant de les rendre publiques.

Résultat : la communauté scientifique est incapable de réfuter, s’il y a lieu, les études dont le protocole est déficient ni de découvrir les conflits d’intérêts dont se sont rendus coupables leurs auteurs.

L’argument selon lequel la décision mexicaine n’est pas basée sur la science oublie hypocritement de dire que, tout comme le bannissement du blé OGM au Canada, l’interdiction mexicaine obéit essentiellement au principe de précaution.

Conclusion

On n’imagine pas le mélange de fascination et de détestation que suscitent les pays riches d’Occident auprès de la population des pays émergents.

Autant la technologie occidentale crée l’émerveillement, autant notre manie de faire la morale aux autres et nos menaces de sanctions économiques envers quiconque s’oppose à notre volonté irritent les pays auxquels nous adressons nos reproches.

C’est sans doute pourquoi 85 % de la population mondiale habite dans des pays qui n’ont pas adopté de sanctions contre la Russie et qui refusent de s’impliquer dans la guerre en Ukraine. Pour eux, il s’agit d’un conflit entre pays occidentaux (la Russie étant jugée comme tel malgré son système politique différent).

Il y a quelques années, au Forum économique de Davos, un conférencier du tiers-monde (de l’Inde, je crois) avait provoqué un tonnerre d’applaudissements en déclarant, en réponse à une question de l’assistance, que rien ne lui ferait plus plaisir que de voir les Occidentaux s’entretuer du premier jusqu’au dernier.

Les États-Unis et le Canada se prétendent de grands défenseurs de la Démocratie. Mais ce qu’ils oublient, c’est que la Démocratie, c’est le pouvoir souverain du peuple.

Quand le peuple mexicain est massivement hostile au maïs transgénique et préfère s’alimenter des variétés traditionnelles de maïs qui sont à la base de leur alimentation depuis des siècles, cette volonté populaire doit prévaloir, au nom de la Démocratie, sur des intérêts économiques étrangers.

De plus, on peut raisonnablement penser que si le bannissement du blé transgénique par le Canada et les États-Unis est conforme au traité de libre-échange nord-américain, il est probable que le bannissement du maïs transgénique au Mexique l’est également.

Mais cela n’empêche pas les États-Unis et le Canada, en tant que pays riches et puissants, de menacer le Mexique de représailles et de tenter de le forcer à plier devant les géants de l’agrochimie mondiale.

Leurs menaces sont révélatrices de l’incapacité des peuples anglo-saxons de se mettre à la place des autres, de faire l’effort de les comprendre et de respecter leurs préoccupations fondamentales.

Références :
Blé génétiquement modifié
Contamination de blé OGM en Alberta
Contamination du maïs mexicain : la controverse scientifique
Innocuité du maïs transgénique : les doutes
Interdiction du maïs génétiquement modifié : le Canada appuie les États-Unis dans un désaccord avec le Mexique
La contamination par les OGM au Canada
Mexique – La Cour suprême valide le moratoire sur le maïs OGM
Le maïs transgénique est-il inoffensif ?
Monsanto abandonne le blé GM
Monsanto abandonne le blé transgénique sous la pression des consommateurs

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Écrit par Jean-Pierre Martel