Le sabotage des gazoducs Nord Stream par les États-Unis

Publié le 14 février 2023 | Temps de lecture : 10 minutes

Avant-propos

Gagnant de plusieurs distinctions, dont le prix Pulitzer en 1970, le journaliste d’investigation Seymour Hersh a publié le 8 février un article qui explique comment les États-Unis auraient procédé, selon lui, pour obliger l’Allemagne à se sevrer de manière irréversible au gaz fossile russe.

Le texte qui suit résume sa thèse et en présente le contexte.

L’adoption du gaz fossile russe par l’Allemagne

En 2010, le nucléaire comptait pour environ le quart de la production électrique totale de l’Allemagne. À la suite de la catastrophe japonaise de Fukushima l’année suivante, l’Allemagne s’était donné une décennie pour fermer ses centrales.

Ses engagements internationaux en matière de réduction des gaz à effet de serre l’empêchaient de compenser cela par le recours accru au charbon comme combustible. L’Allemagne a donc investi massivement dans l’éolien et le solaire.

En raison de l’instabilité de la production électrique obtenue à partir de ces moyens, le pays adopta le gaz fossile comme moyen de stabiliser sa production électrique et comme source d’énergie privilégiée pour son industrie lourde.

À cette fin, l’Allemagne s’est tournée vers la Russie, deuxième producteur mondial, en raison de sa proximité et du prix de vente très bas de ses hydrocarbures (ce qui donnait à l’industrie lourde allemande un avantage compétitif).

Les États-Unis et Nord Stream 2

Le marché allemand étant convoité par les États-Unis (premier producteur mondial de gaz fossile), ces derniers ont exprimé leur opposition à la construction d’un premier gazoduc (Nord Stream 1) reliant directement la Russie à l’Allemagne.

Puis, dès novembre 2021, ils ont fait pression sur cette dernière pour qu’elle retarde le processus de certification du gazoduc Nord Stream 2.

Reliant lui aussi la Russie à l’Allemagne par le golfe de Finlande et la mer Baltique, ce gazoduc était destiné à accroitre l’approvisionnement de l’Allemagne en gaz fossile russe, sans toutefois être strictement nécessaire dans l’immédiat.

Deux semaines avant le début de l’invasion russe en Ukraine, le président américain déclarait :

« Si la Russie envahit [l’Ukraine], alors il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin. […] Je vous le promets; nous serons en mesure de le faire.»

Au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, la certification de ce gazoduc fut refusée le 22 février 2022.

Dans un premier temps, ce refus n’empêcha pas l’Allemagne de continuer d’être approvisionnée par d’autres moyens, notamment par le gazoduc maritime Nord Stream 1, et par des gazoducs terrestres traversant la Pologne et l’Ukraine.

Pour les États-Unis, le sevrage allemand aux hydrocarbures russes était une pièce maitresse de la stratégie qu’ils entendaient déployer dans leur guerre économique et militaire contre la Russie.

En effet, tant que l’Allemagne dépendait du gaz russe, Washington craignait que ce pays hésite à adopter des sanctions économiques contre la Russie et à livrer des armes à l’Ukraine.

Le 1er mars 2022, une des premières sanctions américaines fut d’empêcher l’accès de la Russie au système SWIFT. Celui-ci facilite les flux financiers qui permettent, entre autres, aux banques russes d’encaisser le paiement des achats d’hydrocarbures par l’Europe (libellés en euros).

Le but de ce blocus financier était de faire en sorte que la Russie coupe l’approvisionnement en gaz à l’Allemagne pour non-paiement. Évidemment, d’autres pays européens étaient affectés, mais la cible américaine était principalement l’Allemagne.

Pour contourner ce blocus, Poutine décréta le 23 mars que le gaz russe se paierait dorénavant en roubles. Ce que l’Allemagne accepta quatre jours plus tard.

La Pologne, elle, refusa. Puisque la consommation de gaz russe se paie mensuellement, la Russie ferma le 26 avril le robinet du gazoduc Yamal-Europe qui approvisionnait la Pologne, privant indirectement l’Allemagne de ses approvisionnements par le biais de ce gazoduc.

Comble de malchance, le gaz russe destiné à l’Europe qui transitait par l’Ukraine fut détourné le mois suivant par l’armée d’occupation russe pour desservir les régions séparatistes de l’Est de l’Ukraine.

Les États-Unis et Nord Stream 1

Pour l’Allemagne, il restait heureusement Nord Stream 1. Mais les États-Unis avaient une autre carte dans leur jeu.

Les turbines et les compresseurs de tous les gazoducs au monde font périodiquement l’objet de maintenance et de réparations.

Or, pour des raisons inconnues, le conglomérat allemand Siemens avait décidé de confier imprudemment l’entretien des turbines de Nord Stream 1 à sa filiale canadienne.

Sous l’influence de la vice-première ministre canadienne (de descendance ukrainienne), le Canada refusa en juin 2022 de laisser partir les turbines remises à neuf au Canada, à la surprise des dirigeants allemands, soudainement conscients du piège qui se refermait sur eux.

Même si le Canada permit finalement en juillet 2022 aux turbines de quitter le pays vers l’Allemagne, il fut impossible de les acheminer en Russie.

Cette dernière exigeait que l’Allemagne, le Canada et la Grande-Bretagne lui garantissent que les turbines réparées au Canada ne seraient pas sabotées au cours de leur transit en Pologne et dans deux républiques baltes.

L’Allemagne échec et mat

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En six mois, tout cela provoqua l’interruption de la fourniture directe du gaz fossile russe en Allemagne.

Par le jeu des vases communicants — celui du réseau de gazoducs qui sillonnent l’Eurasie (voir la carte) — on estime qu’une bonne partie du gaz fossile que reçoit actuellement l’Europe est du gaz russe réacheminé (à des prix plus élevés) par le biais de fournisseurs asiatiques.

Puisque ce gaz coute plus cher, cela réduit d’autant l’avantage compétitif dont bénéficiait l’Allemagne jusque-là.

Pour Washington, le sevrage imposé à l’Allemagne ne suffisait pas; il fallait qu’il soit irréversible.

La planification du sabotage

De mars à décembre 2021, Washington prétendait officiellement que l’armada que la Russie amassait aux frontières de l’Ukraine n’était qu’un bluff de Poutine.

Mais en décembre, l’administration Biden avait acquis la conviction que l’invasion de l’Ukraine par la Russie était imminente.

Au cours d’une réunion secrète tenue ce mois-là dans un édifice à proximité de la Maison-Blanche, Jake Sullivan, conseiller du président à la Sécurité nationale présenta un plan de destruction des gazoducs Nord Steam. Et ce, afin de donner suite à la volonté présidentielle exprimée secrètement bien avant la déclaration publique que nous avons citée plus tôt.

Toutefois, il était essentiel de tout mettre en œuvre pour que ce casus belli ne laisse aucune trace qui pourrait le relier aux États-Unis.

Le problème, c’est que cette partie de la mer Baltique est l’objet d’une surveillance étroite de la part de la marine russe en raison de son importance géostratégique

Ce sont les Suédois qui eurent la solution à ce problème.

Annuellement depuis 21 ans, l’Otan mène en juin un exercice militaire de grande envergure en mer Baltique.

Afin d’éviter un incident militaire qui pourrait dégénérer, il est coutumier pour l’armée russe de se tasser pour laisser la place aux armées occidentales. D’où l’idée de servir de cet exercice comme paravent à l’opération secrète de sabotage.

Conséquemment, du 5 au 17 juin 2022, un commando de plongeurs de la marine américaine a planté des explosifs à retardement qui, trois mois plus tard, allaient détruire les gazoducs Nord Stream.

Au cours des premiers mois de 2022, l’entrainement de ce commando eut lieu à Panama City.

Panama City est une ville américaine située au nord-ouest de la Floride. L’armée américaine y possède la deuxième plus vaste piscine interne du continent américain, après celle du spectacle ‘O’ du Cirque du Soleil.

C’est là qu’elle entraine ses plongeurs en vue de sauvetages en mer ou d’opérations de sabotage.

Les réactions au sabotage

Le 26 septembre 2022 eut lieu finalement le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2, scellant le sevrage officiel et définitif de l’Allemagne au gaz fossile russe.

En principe, le sabotage délibéré d’un oléoduc est un casus belli, c’est-à-dire un acte considéré comme justifiant une déclaration de guerre.

Mais l’Allemagne est gouvernée par une coalition politique de trois partis minée par des dissensions internes.

Incapable de s’entendre à ce sujet, la coalition au pouvoir n’a pas osé protester, préférant encaisser la gifle plutôt que de menacer de guerre un coupable (encore inconnu) qui pourrait s’avérer être le pays responsable de sa sécurité militaire.

Dès l’annonce du sabotage, les États-Unis et l’Otan ont tenté de faire diversion en accusant la Russie d’en être responsable. En réalité, on voit mal pourquoi la Russie se serait donné la peine de saboter ses propres gazoducs quand il lui suffit de fermer de chez elle les robinets qui les approvisionnent.

Conclusion

Indépendamment de savoir si la thèse du journaliste Seymour Hersh est exacte, il est certain que ce sabotage a été commis par les États-Unis.

Ce pays est le seul qui, à la fois, avait intérêt à ce sabotage, possédait les moyens d’une opération d’une telle envergure, et avait le pouvoir de s’assurer que l’enquête suédo-danoise n’aboutisse à rien.

Le silence de la Suède était facile à obtenir. Pour adhérer à l’Otan, ce pays a besoin de la bénédiction des États-Unis. Si ces derniers lui ont demandé de confier l’enquête à des inspecteurs dont le quotient intellectuel est en deçà du seuil de détection, comment pouvait-elle refuser cette faveur à un si bon ami…

Références :
Baisse des livraisons de gaz russe en transit via l’Ukraine
BALTOPS
Électricité en Allemagne
How America Took Out The Nord Stream Pipeline
La guerre russo-ukrainienne et la vassalisation de l’Europe
L’Allemagne suspend la procédure de certification du gazoduc Nord Stream 2
Liste des pays par production de gaz naturel
Nord Stream : des explosions équivalant « à des centaines de kilos » de TNT
Nord Stream : une 4e fuite, l’OTAN dénonce des sabotages « irresponsables »
Poutine menace de couper le gaz si l’Europe ne paye pas en roubles
Renvoi de turbines en Allemagne : des ministres convoqués par un comité parlementaire
Sabotage des gazoducs Nord Stream
Si la Russie envahit l’Ukraine, « il n’y aura plus » de gazoduc Nord Stream 2
United States Navy Experimental Diving Unit
Yamal-Europe

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La Charte de l’énergie et néocolonialisme occidental

Publié le 26 décembre 2022 | Temps de lecture : 7 minutes


 
Introduction

C’est en 1994 que s’effondra le ‘Rideau de fer’ qui séparait l’Europe occidentale du Bloc soviétique : la fin de la Guerre froide constituait alors une formidable occasion d’enrichissement.

Aussitôt, les pays européens se mirent à l’œuvre pour convaincre les anciennes républiques soviétiques que leur potentiel énergétique était sous-exploité et pour que ce potentiel s’exprime pleinement, il fallait des investissements majeurs.

Or dans les pays où le droit à la propriété n’est pas protégé suffisamment au gout du grand capitalisme international, celui-ci hésite à y investir.

On s’est donc employé à rédiger une Charte de l’énergie — bientôt enchâssée dans un traité contraignant — qui est un accord multilatéral d’investissement, limité au secteur des énergies fossiles, qui s’est étendue depuis à 53 pays.

Le traité réunissait des pays importateurs d’hydrocarbures — le Japon, la Turquie, et l’Union européenne — et des pays exportateurs (quelques anciennes républiques soviétiques d’Eurasie).

Précisons que la Russie a signé le traité sans le ratifier. Ce qui ne l’a pas empêché d’être menacée de poursuites lorsqu’elle a voulu empêcher la plus importante pétrolière russe de tomber les mains d’Exxon Mobil. Dans un premier temps, la Russie a été condamnée à payer 50 milliards$, une décision juridique invalidée depuis, justement parce que ce pays n’a pas ratifié le traité.

La décennie au cours de laquelle toute cette affaire était devant les tribunaux servait à faire pression sur la Russie pour qu’elle cède aux intérêts de la pétrolière multinationale.

Un néocolonialisme

Au lendemain de l’effondrement du bloc soviétique, ce traité consistait à amener les pays ruinés d’Eurasie à consentir à un carcan juridique qui les laissait totalement à la merci du pillage de leurs ressources énergétiques par des investisseurs occidentaux.

À la différence de ce qui prévalait au XIXe siècle, les colonisateurs n’étaient plus des États européens, mais des multinationales érigées au rang d’entités souveraines.

La Charte protégeait ces dernières contre la discrimination quant à l’accès aux ressources naturelles, contre la nationalisation et l’expropriation, de même que la protection contre les ruptures de contrat et toute mesure étatique susceptible de nuire à la rentabilité de leurs investissements.

Il est important de noter que le traité protège l’argent investi et les revenus anticipés de cet investissement.

Si un pays interdit des forages à proximité de ses côtes maritimes après qu’un groupe pétrogazier ait dépensé des millions pour explorer le potentiel d’un site, cette compagnie sera compensée non seulement pour les sommes investies jusqu’alors, mais également pour tout l’argent qu’elle anticipait récolter pendant les années au cours desquelles le site aurait été opérationnel.

C’est ainsi que six ans après avoir quitté le traité, l’Italie a été condamnée à verser plus de 190 millions d’euros à une pétrolière britannique qui comptait forer au large du pays. Ce qui est bien au-delà des sommes (33 millions d’euros) que la pétrolière comptait investir dans ce projet.

En Europe occidentale, le seul exportateur important d’hydrocarbures est la Norvège. Tout comme la Russie, ce pays a signé le traité sans le ratifier.

Et les deux seuls signataires qui se sont véritablement enrichis depuis 1994 grâce à leurs hydrocarbures, ce sont la Russie et la Norvège. Tous les États producteurs dont les mains étaient liées par le traité en ont tiré des avantages mineurs.

L’effet boomerang

Si, à l’origine, ce traité visait à assurer le pillage des hydrocarbures des anciennes républiques soviétiques, il s’est retourné depuis contre les pays d’Europe de l’Ouest.

De nos jours, lorsqu’un tribunal entend un litige au sujet de la Charte de l’énergie, cette cause oppose — dans 74 % des cas — un investisseur européen contre un pays membre de l’Union européenne. À la fin de 2020, près de 28 milliards$ de réclamations étaient en attente d’une décision juridique.

Précisons qu’en septembre 2021, la Cour de justice de l’Union européenne, sur la base des dispositions de l’Accord de Paris sur le climat, invalidait les clauses incompatibles de la Charte de l’énergie, plus précisément celles qui permettaient à une entreprise énergétique européenne de poursuivre un pays membre du marché commun.

Par le moyen de ce tour de passepasse juridique commode — qui illustre bien le caractère arbitraire de ce qu’on appelle ‘le droit international’ — les pays européens pouvaient renier leur parole. Comme un mari devenu bigame qui corrige sa situation en répudiant sa première épouse après en avoir épousé une deuxième.

Malgré cela, à la condition de passer sous contrôle étranger (c’est-à-dire hors de l’Union européenne), les pétrolières et les opérateurs privés de centrales électriques au charbon peuvent continuer d’obtenir un dédommagement chaque fois qu’un pays désireux de lutter contre les changements climatiques adopte des mesures pour réduire sa production de CO₂.

Quitter le traité

Pour modifier la moindre virgule de ce traité, il faut l’unanimité des pays participants. En somme, il est plus facile d’en sortir que de le modifier.

C’est ce qu’ont fait ou se proposent de faire l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France, les Pays-Bas et la Pologne.

Toutefois, même lorsqu’un pays sort du traité, les poursuites sont possibles pendant vingt ans.

Les contextes changent, mais les traités restent

Tout comme les constitutions blindées, les traités presque impossibles à modifier condamnent les pays à avancer un boulet rivé à la cheville.

Dans le cas des pays liés par ce traité, ils doivent de nos jours à la fois investir dans des sources renouvelables d’énergie et dédommager les investisseurs lésés par leur lutte aux changements climatiques.

En somme, ces pays promettent depuis des années de lutter contre les changements climatiques, mais en réalité, ils ne peuvent s’adonner impunément à cette lutte que si cette dernière ne porte pas atteinte aux intérêts des investisseurs dans les secteurs gaziers et pétroliers. Or concilier les deux est impossible.

En vertu de ce traité, les investisseurs devront, par exemple, être dédommagés par les États pour tout préjudice lié aux mesures d’économie d’énergie implantées cet hiver, mais également durant tous les hivers des vingt prochaines années.

Conclusion

Faire des affaires comporte toujours un risque. Les États qui veulent garantir aux investisseurs l’absence de risque dans un monde de plus en plus instable finissent toujours par le regretter.

Références :
De plus en plus d’Etats européens décidés à sortir du traité sur la charte de l’énergie
Qu’est-ce que le traité sur la charte de l’énergie et pourquoi est-il si controversé ?
Traité de la charte sur l’énergie

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les États-Unis nous emmerdent !

Publié le 3 décembre 2022 | Temps de lecture : 6 minutes
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Profiter de nos égouts

Jeudi dernier, l’émission Enquête révélait que des matières fécales humaines (appelées biosolides) sont utilisées pour la fertilisation des terres agricoles.

En principe, ceci est une bonne chose. Qu’il s’agisse de fumier animal ou humain, le compost créé à partir d’eux contient de l’azote, du phosphore et du potassium (comme dans les engrais chimiques), mais également des oligoéléments, c’est-à-dire des sels minéraux essentiels au métabolisme des plantes.

Dans tous les cas, on doit simplement éviter que ces engrais organiques contiennent des niveaux élevés de contaminants toxiques.

Par mesure de prudence, la règlementation québécoise stipule également que lorsque du compost est fait à partir de fumier humain, il ne doit pas servir à engraisser des sols où poussent des plantes destinées à l’alimentation humaine.

Autre avantage : leur utilisation à titre de fertilisants évite que les résidus de nos usines d’épuration soient déversés dans nos cours d’eau. Ce que des municipalités comme Montréal et Longueuil font occasionnellement.

Voilà pourquoi les municipalités paient des entreprises spécialisées pour que celles-ci les débarrassent des résidus solides de leurs usines d’épuration.

Cela est tellement payant que celles-ci donnent littéralement ces engrais aux agriculteurs qui acceptent de s’en servir.

Or cela tombe bien.

La guerre en Ukraine

Sous l’influence de la vice-première ministre, Chrystia Freeland (de descendance ukrainienne), le Canada est le seul pays du G7 à imposer des tarifs sur les engrais russes.

Si les provinces de l’Ouest produisent de la potasse, cette production est insuffisante à alimenter les producteurs de l’Est du pays.

Avant l’imposition des tarifs canadiens, 85 à 90 % des engrais utilisés au Québec provenaient de Russie. En catastrophe, nos importateurs se sont tournés vers d’autres pays (dont l’Algérie et l’Égypte) qui leur en vendent maintenant à prix d’or.

Dans ce contexte, le don d’engrais naturels à nos agriculteurs tient du miracle.

L’an dernier, le Canada a importé 70 000 tonnes de matières fécales des États-Unis. Annuellement, on estime que 2 300 camions chargés d’excréments américains traversent la frontière canadienne.

Encore un peu et le Canada offrira gratuitement des laxatifs aux Américains pour aider nos agriculteurs…

Pour l’instant, ce trafic est beaucoup plus répandu en Ontario qu’au Québec.

Autre différence, cette fois majeure, c’est que l’Ontario importe ses résidus solides d’États du Midwest américain alors qu’au Québec, nous les recevons de la Nouvelle-Angleterre.

Or, en Amérique du Nord, les contaminants éternels (nous y reviendrons) sont principalement produits dans le Midwest américain. Et c’est là qu’ils ont davantage contaminé les humains et l’environnement.

Les contaminants éternels

En 2009, la Convention de Stockholm a classé le PFOS (l’acide perfluorooctane sulfonique) et ses sels comme des polluants organiques éternels en raison de leur nature omniprésente, persistante, bioaccumulable et toxique.

Depuis, leurs fabricants les ont remplacés par des dérivés à chaine courte (les PFOA), également considérés comme des polluants majeurs.

Il est à noter que dans la rubrique qu’il leur consacre, Wikipédia affirme qu’en 2006, une étude de Santé Canada concluait en leur innocuité, ce qui est faux. Au contraire, partout à travers le monde, ces substances sont considérées comme préoccupantes.

En vertu du principe de précaution, l’État du Maine a totalement interdit leur utilisation et a condamné les terres agricoles (de même que le bétail) contaminées par ces substances.

Les entreprises qui en faisaient le commerce ont donc cherché d’autres débouchés et se sont tournées vers le Québec.

Le contraste entre les réactions

Au gouvernement québécois

À la suite du reportage de Radio-Canada, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, a déclaré :

Dans les prochaines semaines, on va modifier la règlementation pour interdire l’épandage des biosolides qui nous parviennent des États-Unis, notamment.
Et pour ce qui est des biosolides québécois, on va passablement resserrer la règlementation pour s’assurer qu’on ne compromet pas l’intégrité nos terres agricoles [et] qu’on ne menace pas la santé humaine.

Au gouvernement fédéral

Le premier ministre Justin Trudeau s’est dit troublé par les révélations de Radio-Canada et assuré que son gouvernement ‘va faire les suivis’.

En d’autres mots, c’est inquiétant mais nous allons rester, pour l’instant, assis à regarder passer le train.

De son côté, Marie-Claude Bibeau, sa ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire a été plus explicite :

Quand on parle de la gestion des matières résiduelles, c’est vraiment de juridiction provinciale. Si on a un rôle à jouer au niveau fédéral, on va prendre les actions rapidement.

Dieu merci, lorsque j’ai entendu la déclaration de la ministre fédérale, c’était au Téléjournal de 18h et non à celui de 22h parce que dans le cas contraire j’aurais mal dormi tellement cette réponse à la Ponce-Pilate m’a rendu furieux.

Comment peut-on être ministre au fédéral et ignorer ceci :

Le transport transfrontalier des marchandises est un domaine de compétence exclusive du gouvernement canadien.

Si le Québec est pris à adopter une règlementation que les États-Unis pourraient contester en vertu des traités de libre-échange conclus par Ottawa, c’est parce que ce dernier ne fait pas son job de protéger la population canadienne des dangers provenant de l’Étranger.

Conclusion

Le gouvernement canadien est toujours prompt de se servir de son pouvoir de dépenser pour envahir des domaines de compétence des provinces et ainsi leur dicter ses volontés.

Mais quand vient le temps de faire son job — délivrer des passeports ou empêcher les États-Unis de se servir du Canada comme d’une toilette — le voilà qui se soustrait à ses responsabilités.

En réalité, si le Québec veut que ses frontières servent à quelque chose, il ferait bien de penser à s’en occuper lui-même, c’est-à-dire devenir un pays indépendant.

Références :
Québec resserrera la réglementation sur l’épandage des biosolides dans les champs
Rapport d’évaluation écologique préalable sur le sulfonate de perfluorooctane, ses sels et ses précurseurs
Substances per- et polyfluoroalkylées
Tarifs sur les engrais russes : « On se pénalise nous-mêmes! »

Parus depuis :
Chemicals in sewage sludge fertilizer used on farms pose cancer risk, EPA says (2025-01-14)
Vu comme la poubelle des États-Unis, le Québec fait la manchette à l’international (2025-01-15)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le début de la délocalisation industrielle de l’Allemagne

Publié le 26 novembre 2022 | Temps de lecture : 2 minutes

BASF est le plus important groupe chimique au monde.

En juillet dernier, alors que le ministère allemand de l’Industrie effectuait des consultations pour déterminer quels secteurs industriels seraient autorisés à fonctionner cet hiver en cas de pénurie énergétique, le Conseil d’administration de BASF décidait, devant cette incertitude, d’effectuer à l’Étranger le plus important investissement de l’histoire de cette compagnie.

Dix-milliards d’euros : c’est la somme que BASF a décidé d’investir d’ici 2028 à son complexe industriel de Zhanjiang, une ville portuaire située dans le sud de la Chine.

Moins de deux mois plus tard, on procédait déjà à l’inauguration de la première usine de ce complexe. Celle-ci produira annuellement 60 000 tonnes métriques de matières plastiques à des fins électroniques ou destinées à l’industrie automobile.

BASF a choisi d’investir en Chine parce que la main-d’œuvre y est relativement économique, que les droits des travailleurs sont presque inexistants et surtout parce que ce pays s’assure de l’approvisionnement énergétique des entreprises sur son territoire (au contraire de l’Allemagne).

À l’occasion de la guerre en Ukraine, le harakiri économique des pays d’Europe occidentale accélère le déplacement du centre de gravité du développement économique mondial vers la région indopacifique (que vise justement à alimenter le complexe de Zhanjiang).

Références :
BASF inaugurates the first plant of its new Zhanjiang Verbund site
Germany Plans for a Winter Without Gas from Russia

Parus depuis :
Germany confronts a broken business model (2022-12-06)
Ford to cut 3,200 jobs in Europe and move some work to US (2023-01-24)
En Allemagne, l’angoisse monte face à la vague d’investissements industriels aux Etats-Unis et en Chine (2023-05-05)
L’entreprise allemande Duravit ouvrira une usine de céramique carboneutre à Matane (2023-07-13)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Quand Santé Canada complote dans le dos du peuple

Publié le 24 octobre 2022 | Temps de lecture : 6 minutes

Plus de glyphosate

À la demande de Bayer/Monsanto, Santé Canada annonçait l’an dernier son intention de hausser substantiellement les taux permis de défoliant dans le blé et les légumineuses canadiennes. Ce qui se serait répercuté sur de nombreux produits alimentaires, dont le pain, les pâtes, les pâtisseries, la bière, etc.

Dès le départ, Santé Canada avait fait savoir que sa décision serait basée exclusivement sur ‘la science’.

Puisque vous et moi n’avons pas les moyens de financer une étude au sujet de la toxicité du glyphosate, seules les études (presque toutes secrètes) des fabricants auraient été prises en considération.

Devant le tollé provoqué par cette nouvelle, le gouvernement Trudeau — à quelques semaines des élections fédérales — a obligé Santé Canada à abandonner ce projet.

L’industrie veut qu’on autorise plus d’OGM

Le mois dernier, l’organisme fédéral annonçait son intention de faciliter la commercialisation d’une nouvelle génération d’organismes génétiquement modifiés (OGM).

Avant qu’un projet de réforme législative ou règlementaire soit dévoilé, il n’y a pas de mal, en principe, à ce qu’on consulte l’industrie quant à la faisabilité des changements souhaités par l’État.

À l’opposé, ce qui n’est pas normal, c’est que Santé Canada entreprenne une démarche non seulement à la demande de l’industrie, mais que cette dernière soit autrice du projet de réforme fédéral.

En pareil cas, Santé Canada ne serait qu’une façade utilisée par l’industrie pour dicter les politiques fédérales qu’elle voudrait voir implanter au pays.


 
Ayant obtenu à l’avance le document qui devait être soumis à la consultation publique, le journaliste d’investigation Thomas Gerbet (de Radio-Canada) a découvert que ses métadonnées révèlent que sa co-autrice est une démarcheuse de l’industrie agrochimique.

Ce que nie catégoriquement Santé Canada. Mais en raison de la controverse suscitée par les révélations journalistiques, Santé Canada a décidé de retirer son projet de réforme.

Une complicité honteuse ?

L’organisme Vigilance OGM a profité de la loi fédérale sur l’accès à l’information pour demander une copie des études qui avaient convaincu l’an dernier Santé Canada de vouloir autoriser encore plus de pesticides dans les aliments (ce dont nous avons parlé plus tôt).

En réponse à sa demande, l’organisme a reçu 229 pages blanches.

Selon Santé Canada, les études sur lesquelles elle s’est basée sont des documents qui ne lui appartiennent pas.

Contrairement aux exigences imposées à l’industrie pharmaceutique à la suite du scandale du thalidomide, l’industrie agrochimique n’est pas tenue de révéler toutes les études de toxicité en sa possession. Un producteur de pesticide est libre de maintenir secrètes les études qui ne lui conviennent pas.

Puisque ces études ont été financées par l’industrie, celle-ci estime qu’elle en détient la propriété intellectuelle et interdit à Santé Canada d’en révéler le contenu tout en l’invitant à se baser sur elles pour prendre ses décisions.

Le gouvernement canadien pourrait décider qu’il n’accepte de recevoir que des études sur lesquelles l’ensemble de la communauté scientifique peut s’exprimer. En d’autres mots, dire à l’industrie que ses études secrètes ne l’intéressent pas.

Si l’industrie veut qu’on autorise plus de produits chimiques dans la nourriture de la population canadienne, elle serait forcée de rendre publiques les études qui, à son avis, justifient sa requête.

Bref, pas d’études publiques, pas de changement règlementaire.

Conclusion

Dans tous les ministères fédéraux à vocation économique — y compris ceux qui ont une incidence indirecte à ce sujet comme Santé Canada — leurs mandarins se conçoivent comme les gestionnaires suprêmes du marché intérieur canadien.

En effet, l’idéologie néolibérale a perverti les démocraties parlementaires en faisant en sorte que ceux qui nous dirigent ne sont plus les serviteurs de la souveraineté du peuple, mais des courtiers vantant les avantages juridictionnels du pays à des investisseurs devenus souverains.

Or, en contrepartie des centaines de millions de dollars qu’il compte transférer aux provinces dans le but d’améliorer les soins prodigués dans nos hospices, le gouvernement fédéral veut les assujettir à des normes édictées par Santé Canada.

Les lacunes observées au cours de la pandémie dans les hospices du Québec et de l’Ontario, entre autres, s’expliquent par le sous-financement provincial, un sous-financement qui résulte de la diminution des transferts fédéraux en matière de Santé.

Si le fédéral veut rétablir son financement à ce sujet, c’est une bonne nouvelle. Mais pas si sa volteface se fait en contrepartie d’une ingérence encore plus grande dans un champ de compétence constitutionnel exclusif des provinces, cela n’est pas souhaitable.

La dernière chose dont les Canadiens ont besoin, c’est qu’on soigne nos vieillards selon les directives de Santé Canada (alias Pesticides Canada).

Références :
Est-il juste que les riches paient autant d’impôt ?
OGM : Ottawa présente sa réforme en utilisant les fichiers d’un lobby agrochimique
Normes fédérales en CHSLD — « Nous voulons travailler avec les provinces », affirme Ottawa
Ottawa recule sur la « transparence volontaire » des nouveaux OGM
Santé Canada = Pesticides Canada
Santé Canada envoie 229 pages blanches en réponse à une demande d’accès à l’information

Parus depuis :
Ottawa s’associe au lobby agrochimique en pleine réforme controversée (2023-05-03)
« Tiger Team » : quand fonctionnaires et lobbyistes coopèrent dans l’ombre (2023-09-26)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Guerre russo-ukrainienne et désindustrialisation de l’Europe

Publié le 12 octobre 2022 | Temps de lecture : 4 minutes

Depuis des décennies, la mondialisation repose sur un réseau extrêmement complexe d’échanges internationaux régis par des contrats à long terme. Conclus au prix le plus bas, ces contrats assurent à la grande entreprise la stabilité de ses approvisionnements.

La Russie est un important exportateur d’hydrocarbures, de charbon, de blé, d’engrais chimiques, d’acier, d’aluminium, de palladium, de néon, etc.

En décidant, à la demande de Washington, de rompre brutalement leurs relations commerciales avec la Russie, les pays occidentaux ont provoqué la rupture de milliers de chaines d’approvisionnement.

Afin de maintenir leur production, les géants industriels ont dû se tourner vers le marché libre, où les prix sont substantiellement plus élevés. Voilà pourquoi cette remondialisation, opérée en catastrophe, s’avère extrêmement couteuse.


 
Cela se répercute sur les consommateurs par une accélération marquée de l’inflation. Une inflation qui devrait s’aggraver cet hiver.

Avec la destruction des gazoducs Nord Stream I et II, le divorce économique russo-européen est consommé.

Ne pouvant plus compter sur les hydrocarbures bon marché en provenance de Russie, le prix de l’énergie dans l’Union européenne sera plus élevé que dans la plupart des pays concurrents de l’Europe. Et ce, pour quelques années.

On peut donc anticiper que cette remondialisation s’accompagne d’une délocalisation industrielle.

En effet, les unes après les autres, les industries lourdes européennes — grandes consommatrices d’énergie — seront incitées à délocaliser leur production si elles veulent demeurer compétitives.

D’autre part, après deux ans de contraintes sanitaires, les peuples occidentaux ont la mèche courte.

Avant même que cette désindustrialisation soit amorcée, on assiste déjà à une augmentation de l’instabilité sociale en Europe en raison de l’inflation.

Au cours des années qui viennent, cette désindustrialisation accélérée provoquera la perte de millions d’emplois chez des travailleurs syndiqués, c’est-à-dire chez des gens dont la colère organisée peut facilement dégénérer.

Pour préserver la paix sociale, ces pays devront compter sur des gouvernements et des chefs d’État dont l’autorité morale aura été sapée par leur consentement au déclin économique de leur pays et de ce fait, leur trahison à l’intérêt national.

Références :
En Belgique, la colère sociale gronde face à l’explosion des factures énergétiques
La guerre russo-ukrainienne et la vassalisation de l’Europe
Le cout de la dé-Merkellisation de l’Allemagne
The Energy Shock — Germany Plans for a Winter Without Gas from Russia
Au Royaume-Uni, nouvel épisode des grèves de la colère face à l’inflation

Parus depuis :
Le Canada en voie de devenir une puissance de l’électrification automobile (2022-10-17)
Hauts-fourneaux à l’arrêt : « La flambée des prix de l’énergie n’est pas seule en cause » (2022-11-04)
Gaz, armes, céréales, Otan… Les Etats-Unis, grands gagnants de la guerre en Ukraine (2022-11-22)
Germany confronts a broken business model (2022-12-06)
Investissements industriels : l’Europe court derrière la Chine et les Etats-Unis (2022-12-11)
Le modèle industriel tchèque ébranlé par la crise énergétique (2023-01-03)
Ford to cut 3,200 jobs in Europe and move some work to US (2023-01-24)
BASF to cut 2,600 jobs as energy crisis puts Germany on track for recession (2023-02-24)
En Allemagne, l’angoisse monte face à la vague d’investissements industriels aux Etats-Unis et en Chine (2023-05-05)
Duravit investit 90 millions à Matane (2023-07-13)
Le moteur de l’Europe cale (2023-09-18)
Volkswagen envisage de fermer des usines en Allemagne, une première historique (2024-09-02)
German firms buck R&D trend in China, seek ecosystem partners to gain edge (2024-09-03)
En Allemagne, l’incertitude sur les grands projets industriels affecte la crédibilité de la politique de Berlin (2024-09-23)
La grande panne de l’industrie européenne (2024-09-23)
Volkswagen to shut three factories, axe jobs and cut pay by 10%, says union (2024-10-28)
L’équipementier automobile Schaeffler supprime 4 700 emplois en Europe (2024-11-05)

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

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| Économie, Géopolitique, Guerre russo-ukrainienne | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


Le salaire médian au Québec

Publié le 1 octobre 2022 | Temps de lecture : 3 minutes

Introduction

Lorsqu’on trace un graphique du nombre de personnes en fonction de leur salaire, on obtient une cloche déformée vers la droite.

Cela est également vrai de la rémunération totale, comprenant les salaires, les revenus de placements et les transferts gouvernementaux.

Au sein d’un groupe de personnes, le revenu moyen est la somme de tous les revenus divisée par le nombre de personnes dans ce groupe. Par exemple, si quatre personnes gagnent 50 000$ par année alors qu’une cinquième gagne un million$, le revenu moyen sera de 240 000$ par année (1,2 million$ divisé par cinq).

Par contre, dans le même exemple, le revenu médian sera celui gagné par la troisième personne de ce groupe de cinq lorsque leurs revenus sont classés en ordre croissant, soit 50 000$ par année.

Voilà pourquoi le revenu médian est beaucoup plus représentatif du niveau de vie d’une population que le salaire moyen.

Les salaires médians et moyens au Canada

Le salaire des personnes âgées de 25 à 54 ans est le meilleur indice de la rémunération de la population active puisqu’elle exclut les étudiants universitaires et les pré-retraités.

Selon les données les plus récentes de Statistique Canada (ceux de 2020), le revenu médian au Québec était de 51 560$ par année.

Il était inférieur à celui en Alberta (53 750$), mais légèrement supérieur à celui en Ontario (50 210$) et en Colombie-Britannique (50 140$).

Par contre, toujours chez les 25 à 54 ans, le revenu moyen est supérieur en Ontario (64 420$) et en Colombie-Britannique (62 770$) qu’au Québec (61 070$).

Comment se fait-il que le salaire médian soit plus élevé au Québec alors que le salaire moyen est inférieur ? C’est qu’au Québec, il y a une meilleure répartition de la richesse.

Conclusion

Lorsqu’on tient compte du fait que le Québec est la seule province avec un système public de garderies et que les frais universitaires y sont les moins chers au pays (exception faite de Terre-Neuve), on doit conclure que le niveau de vie réel des Québécois est beaucoup mieux qu’on pense…

Référence : Revenu médian des particuliers — Surprise, le Québec dépasse l’Ontario

Parus depuis :
Une hausse exceptionnelle du revenu d’emploi médian en 2021 (2023-02-23)
Qu’est devenue la classe moyenne ? (2025-01-30)
Combien faut-il gagner pour vivre dignement au Québec? (2025-06-02)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La Banque Royale du Canada et l’écologie de façade

Publié le 5 septembre 2022 | Temps de lecture : 3 minutes

Il suffit de consulter le site web de la Banque Royale du Canada pour s’en convaincre : cet établissement financier est résolument voué à la cause environnementale.

Après avoir parlé de l’importance de lutter contre les changements climatiques et plus précisément d’atteindre un bilan ‘zéro émission nette’, la banque expose sa stratégie basée sur quatre objectifs :
• aider ses clients à passer à la carboneutralité,
• assumer ses responsabilités en tant qu’investisseur,
• favoriser un avenir durable par l’information et l’inspiration, et
• faire valoir son leadeurship ‘zéro émission nette’ dans ses activités.

Qu’en est-il dans les faits ?

La Banque Royale du Canada est le plus grand prêteur du secteur des combustibles fossiles au Canada.

Toutefois, si on veut lui accorder le bénéfice du doute, ne pourrait-on pas dire que son portefeuille actuel de titres financiers reflète une politique ancienne d’investissements dont la banque a simplement tardé à se départir ?

Effectivement, lors de l’assemblée générale de ses actionnaires en avril dernier, le grand patron de la banque a annoncé son intention de publier cet automne ses objectifs de réduction de son portefeuille concernant les énergies fossiles.

Pour juger de sa sincérité, transportons-nous au Texas.

L’an dernier, la législature de cet État a adopté une loi interdisant aux institutions financières qui boycottent le pétrole de participer au marché obligataire et à la gestion des caisses de retraite du gouvernement texan, de ses sociétés publiques et des municipalités de l’État.

Résultat : le gestionnaire d’actifs BlackRock, la banque suisse UBS et 348 firmes d’investissements ont été bannis.

C’est le contrôleur financier de l’État qui est chargé de débusquer et d’ajouter les établissements financiers fautifs à la liste noire créée à ce sujet.

Contactée par celui-ci, la Banque Royale a été sommée de faire la preuve qu’elle n’était pas antipétrole. Heureusement pour elle, ses engagements climatiques ont été jugés suffisamment insignifiants pour plaire à l’État.

Conséquemment, la Banque Royale n’apparait pas sur la liste noire texane.

Signalons que c’est aussi le cas de toutes les banques canadiennes. On peut donc en conclure que leurs engagements à la cause environnementale relèvent du domaine des relations publiques…

Références :
BlackRock, UBS and 348 ESG funds « banned » in Texas
La Banque Royale veut une « transition climatique ordonnée »
Le Texas en guerre contre les investisseurs « wokes »
Loi contre les institutions financières antipétroles

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| Économie, Environnement | Permalink
Écrit par Jean-Pierre Martel


L’inflation européenne en juillet 2022

Publié le 20 août 2022 | Temps de lecture : 1 minute


 
Devant acheter à prix fort sur les marchés internationaux l’énergie dont elles ont besoin, les trois républiques baltes connaissent un taux d’inflation record.

Celui qui a cours au Royaume-Uni est le plus élevé depuis février 1982.

Au sein de la Zone euro, la France est le pays où l’inflation est la moindre. Toutefois, le cout de l’énergie pourrait y augmenter d’ici peu puisque la sècheresse actuelle a fait dangereusement baisser le niveau des cours d’eau qui normalement refroidissent ses réacteurs nucléaires.

Référence : ‘I am not blaming anyone’: Estonians shrug off 23% inflation

Pour consulter tous les textes de ce blogue consacrés à la guerre russo-ukrainienne, veuillez cliquer sur ceci.

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Corriger la crise du logement à Montréal en deux ans

Publié le 5 août 2022 | Temps de lecture : 9 minutes

Avant la pandémie

Les mesures destinées à protéger les locataires contre les augmentations abusives de loyer ont fait de l’immobilier un placement stable mais beaucoup moins attrayant que la spéculation boursière.

En conséquence, les propriétaires des immeubles résidentiels existants ont négligé de les rénover. Si bien que dans la région métropolitaine, huit pour cent des locataires vivent dans des logements qui nécessitent des réparations majeures.

Cela n’a pas empêché la construction annuelle de 24 000 nouveaux logements depuis 2016. À 87 %, il s’agit de logements en copropriété à forte densité ou des tours résidentielles à loyer élevé.

Cette densification urbaine a été observée sur l’ile de Montréal, à Laval et dans les couronnes sud et nord de l’agglomération métropolitaine.

Dans le cas précis du centre-ville de Montréal, un grand nombre de logements en copropriété sont simplement des pied-à-terre, généralement inoccupés, qui appartiennent à des non-résidents. Leur nombre est tel qu’ils représentent deux pour cent des logements en copropriété de toute l’agglomération métropolitaine.

Depuis soixante ans, le sous-investissement public a lentement raréfié le logement social et communautaire. En 2016, celle-ci était tombée à 9,1 % du parc immobilier. Depuis ce temps, seulement 7,6 % des mises en chantier l’ont été pour de tels logements.

Cette évolution du marché de l’immobilier, combiné à l’augmentation démographique, a provoqué une pénurie de logements à prix abordable; près de 200 000 locataires éprouvent des difficultés à se loger pour moins de 30 % de leurs revenus bruts.

En 2020 et 2021

Dans la ville de Québec et à Montréal, l’annulation des festivals et la fermeture des frontières ont rendu vacants les 20 000 appartements autrefois réservés à la location à court terme par des touristes.

De plus, l’attrait du télétravail et de la vie champêtre en temps de pandémie, ont fait augmenter le taux d’inoccupation à Montréal et à Québec, mais inversement, l’ont fait diminuer ailleurs en province.

En 2022

Avec la levée des mesures sanitaires et la diminution du télétravail, la situation du marché locatif s’est inversée dramatiquement; dans toutes les villes du Québec (mais particulièrement dans les plus populeuses), on assiste à une crise du logement.

Cette crise affecte de manière disproportionnée les milieux défavorisés et les travailleurs dont le revenu annuel est inférieur à la moyenne.

D’autre part, la montée des taux hypothécaires, l’inflation du prix des matériaux, et les délais occasionnés par la rupture des chaines d’approvisionnement — causés d’abord par la pandémie, puis par les sanctions occidentales contre la Russie — ont provoqué une chute brutale des intentions d’accéder à la propriété.

Ce qui signifie que les jeunes familles qui songeaient à se faire construire une unifamiliale hors de l’ile préfèrent continuer à être locataires. Du coup, les logements qu’ils devaient libérer en devenant de nouveaux propriétaires ne pourront pas servir à d’autres.

On aurait donc tort de penser que la stabilisation du marché immobilier — qui concerne que les transactions immobilières — signifie que la pénurie de logements abordables se résorbe. Au contraire, elle s’aggrave.

Une règlementation contreproductive

Aux élections montréalaises d’il y a cinq ans, la candidate Valérie Plante promettait qu’une fois élue, les permis municipaux de construction pour de grands projets domiciliaires seraient assortis à la condition d’y consacrer une partie pour du logement social.

Mais comme l’administration Plante mit trois ans et demi pour accoucher de son règlement, toutes les tours résidentielles construites ou actuellement en voie d’achèvement ont été autorisées à la hâte avant l’adoption du règlement en question.

Cet empressement fait en sorte qu’il n’y a pas de pénurie de condominiums de luxe à Montréal.

Maintenant que le règlement est en vigueur, la ville et les constructeurs en habitation sont à couteaux tirés.

Ce n’est pas le rôle d’un entrepreneur d’accomplir de bonnes œuvres; son but est de faire des profits. Et si c’est plus facile de faire des profits en banlieue, c’est là qu’il ira construire ses logements.

Pavé de bonnes intentions, le règlement de l’administration Plante nuit à l’offre de logements abordables. Son approche serait couronnée de succès dans une économie dirigée, mais elle est vouée à l’échec là où le droit au logement abordable n’existe pas.

Voilà pourquoi il faut adopter une approche diamétralement opposée.

Un projet-pilote d’envergure

Étant multifactorielle, la crise du logement ne pourra pas être résolue par une recette miracle.

Au sujet des logements sociaux, leur pénurie ne peut être corrigée que par l’injection de fonds publics. Dans les faits, l’argent doit venir d’Ottawa puisque c’est le seul gouvernement qui a de l’argent de trop ou sinon, qui a le pouvoir d’en imprimer.

Pour le reste de la société (incluant les travailleurs à faible revenu), la crise du logement pourrait être résolue en moins de deux ans dans une ville comme Montréal par le projet-pilote suivant.

Et s’il s’avère fructueux, on pourrait l’étendre au reste du Québec. Si ce projet ne peut pas s’adapter à une autre réalité que celle montréalaise, soulager les problèmes de la moitié de la population québécoise serait déjà ça de fait.

En résumé, les projets immobiliers répondant aux critères du projet-pilote seraient exemptés de taxes municipales pour les dix ans qui suivent leur achèvement.

Quels seraient ces critères ?
• respecter les règles d’urbanisme de la ville (hauteur maximale permise, distance entre la façade et le trottoir, etc.)
• toute la partie hors du sol devrait être en bois lamellé croisé,
• l’immeuble devrait avoir de 8 à 40 étages (ou plus, si la technologie du lamellé-croisé le permet),
• si l’immeuble remplace un immeuble existant, le nombre de ses logements devrait être au moins le triple de celui de l’édifice qu’il remplace tout en ayant au moins autant d’appartements dont le nombre de pièces égale ceux d’origine,
• tout projet soumis à la ville est adopté par défaut au bout de deux mois, sauf s’il a fait l’objet d’un refus justifié ou d’une demande de précision parce le devis était incomplet.

Il est à noter que certaines agglomérations — comme le Plateau-Mont-Royal — seraient exclues du projet-pilot en raison des critères architecturaux qui y prévalent.

Il est à souligner que les entrepreneurs ne seraient pas tenus de prendre l’engagement d’offrir leurs nouveaux logements à un prix qui ne dépasse pas la moyenne des appartements de même taille.

Toutefois, si ce projet-pilote rencontre le succès prévu, l’abondance des logements disponibles renversera le rapport de force entre les locataires et les propriétaires. Conséquemment, les logements offerts au-delà de la moyenne resteront inoccupés.

Et si, au pire des cas, il ne freine pas la hausse des loyers, il stimulera au maximum la construction d’immeubles résidentiels. Ce qui ne peut être que bénéfique contre la crise du logement.

Pourquoi le bois lamellé-collé ?

Contrairement au béton, le lamellé-collé stocke le CO₂ et c’est un excellent isolant thermique.

Et à la différence des maisons traditionnelles du Québec — qui sont des maisons de bois recouvertes de briques — le lamellé-collé est ignifuge.

De plus, comme les panneaux de ce type de bois sont fabriqués sous forme de modules, leur assemblage est un jeu d’enfant. À Vancouver, on a édifié en 66 jours un gratte-ciel de 18 étages. Normalement, cela aurait pris au moins cinq fois plus de temps.

Voilà pourquoi c’est le matériau parfait pour un projet qui vise à corriger en un temps record une pénurie de logements.

Références :
Autopsie de la crise du logement
Bois lamellé croisé
Bois lamellé-collé
Canadian cities take wooden skyscrapers to new heights
Crise du logement au Québec : « On a perdu le contrôle »
Le logement social à Montréal : les promesses en l’air
Le logement social à Vienne
Les ventes de propriétés résidentielles ont diminué de 18 % en juillet à Montréal
Le taux de logements libres atteint 10 % à Montréal et à Québec
Portrait de l’habitation dans le Grand Montréal
Valérie Plante veut faire la paix avec les promoteurs immobiliers

Parus depuis :
Hausses de loyers abusives: plus de 100 000 logements abordables disparus au Québec en cinq ans (2023-02-21)
« SVP, rénovez mon HLM » : mobilisation contre la détérioration coûteuse des logements (2023-02-27)
Logement social : c’est la faute à… Québec ! (2023-02-28)
Les promoteurs préfèrent payer plutôt que de construire du logement social à Montréal (2023-08-22)
Logement social : le milieu des affaires tire à boulets rouges sur le règlement montréalais (2023-11-10)
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Écrit par Jean-Pierre Martel