Les relations sino-canadiennes au temps des enfantillages

5 juillet 2023
Palais de l’Assemblée du peuple, à Beijing

Avant-propos

En 1949, Pierre-Elliott Trudeau (le père de l’actuel premier ministre du Canada) effectuait un voyage en Chine. À l’époque, toute personne qui se rendait dans ce pays était automatiquement interdite de séjour aux États-Unis.

Après s’être lancé en politique fédérale en 1965, le député Trudeau aurait immédiatement été jeté en prison s’il avait mis le pied en territoire américain.

C’est seulement après qu’il soit devenu premier ministre canadien (en 1968) que le FBI a décidé de retirer son nom de sa liste noire afin de permettre au premier ministre du Canada d’effectuer aux États-Unis son premier voyage officiel, comme le veut la tradition diplomatique canado-américaine.

Le 13 octobre 1970, sous le père Trudeau, le Canada fut le premier pays occidental à reconnaitre officiellement le gouvernement communiste chinois.

Ce qui suscita la colère du président Richard Nixon qui, en privé, le qualifia de son of a bitch (enfant de chienne) en apprenant la nouvelle.

Pendant les décennies qui suivirent cette reconnaissance diplomatique, le Canada a entretenu de bonnes relations avec la Chine.

Les nuages orageux

Le changement de ton du Canada envers la Chine est venu de Washington.

Donald Trump fut le premier président américain depuis Nixon à être ouvertement hostile à la Chine. Cette hostilité s’est concrétisée par une guerre commerciale qui se poursuit toujours et que la Chine a tournée à son avantage jusqu’ici.

L’affaire Wuawei

Le moment tournant des relations sino-canadiennes fut le rapt d’une dirigeante de Huawei le 1er décembre 2018 à l’aéroport de Vancouver.

Évidemment, la Chine a répliqué en arrêtant deux Canadiens le 15 décembre suivant.

Pendant trois ans, le Canada a plaidé la cause des otages canadiens sur toutes les tribunes. Mais aucun pays n’a levé le petit doigt pour aider le Canada. Même l’Onu — un organisme pour lequel le Canada s’est tant dévoué — ne s’est pas proposée en médiatrice parce qu’elle savait que le Canada avait mérité son sort.

Le Canada ne libéra la dirigeante de Huawei que le 24 septembre 2021 : la Chine libéra les deux otages canadiens le lendemain.

Le message était clair.

L’espionnage chinois

Depuis des semaines, un des thèmes récurrents des médias canadiens est le danger de l’espionnage chinois.

Le sommet de la paranoïa a été atteint lors de l’épisode loufoque des ballons-espions chinois (dont l’analyse des débris a révélé qu’ils étaient inoffensifs).

Oui la Chine espionne le Canada. Comme tous les pays du monde s’espionnent mutuellement depuis toujours. Mais le Canada est le seul à jouer la victime et à pleurnicher à ce sujet.

Les ambassades et les consulats — les nôtres comme ceux des autres pays — ne font pas qu’offrir des services consulaires à leurs ressortissants; ce sont des nids d’espions.

De plus, depuis les révélations d’Edward Snowden, on sait que les États-Unis espionnent toutes les conversations téléphoniques, tous les textos et tous les courriels au monde dont, évidemment, ceux des Canadiens et de leurs élus au parlement.

Les États-Unis espionnaient le téléphone de l’ex-chancelière allemande. Ils espionnent attentivement ceux de tous les négociateurs étrangers lorsqu’une entreprise américaine est en lice pour décrocher un contrat international important.

Au cours des négociations en vue de l’acquisition d’Alstrom (un fleuron de l’économie française) par General Electric, le ministère de la Justice américaine a fait pression sur Alstrom (par le biais du cadre supérieur Frédéric Pierucci qu’elle a fait emprisonner à New York) en produisant 76 000 courriels d’Alstrom jugés incriminants. Comment pense-t-on que ces courriels ont été obtenus, sinon par espionnage ?

Mais ce n’est pas tout. Le parlement canadien a voté une loi qui autorise Statistique Canada à espionner en détail chacun des achats effectués par un demi-million de Canadiens. Pour cet organisme, il ne suffit pas de connaitre le cout total de leurs emplettes dans un commerce; il veut la liste détaillée de ce qu’ils ont acheté.

Bientôt, lorsque la machine sera bien huilée, on peut prévoir que toute la population canadienne sera espionnée de cette manière.

Officiellement, c’est pour aider les entreprises à concevoir leurs plans d’affaires en analysant précisément les besoins du marché qu’ils entendent desservir.

Bref, voilà l’étendue de l’espionnage que nos gouvernements exercent sur nous ‘pour notre bien’.

Alors, si la Chine se dotait du pouvoir d’espionner toutes nos communications (en français, précisons-le), en quoi devrions-nous nous inquiéter ? Au point où nous en sommes rendus, est-ce que ça changerait quelque chose ?

Quant à la reconnaissance faciale — jugée emblématique du totalitarisme chinois — si la Chine l’utilise à grande échelle, c’est parce qu’elle est en avance à ce sujet sur l’Occident. Si Emmanuel Macron pouvait y recourir dès maintenant pour traquer les émeutiers dans son pays, croyez-vous vraiment qu’il s’en priverait ?

L’ingérence chinoise

Par le biais de menaces envers leur famille demeurée en Chine, ce pays a tort de faire pression sur de rares élus canadiens de descendance chinoise.

Toutefois, l’ingérence chinoise dans les élections canadiennes n’a eu aucun effet mesurable ni sur le résultat du scrutin ni sur les politiques canadiennes.

À l’opposé, lorsque des congressistes américains contribuent au financement du Convoi de la liberté afin d’accélérer la levée des mesures sanitaires contre le Covid, ils se mêlent des affaires internes du Canada. Et ça fonctionne.

Le Canada aussi se mêle des affaires des autres.

Lorsque la ministre des Affaires étrangères du Canada se réjouit publiquement à l’idée que les sanctions économiques occidentales contre la Russie puissent causer le renversement du régime de Poutine, elle se mêle des affaires internes de la Russie : ce n’est pas au Canada de décider qui dirigera ce pays.

Quand le Canada exige la libération de prisonniers politiques (autres que canadiens) détenus dans d’autres pays, il se mêle des affaires internes de ces derniers.

Et quand le Canada qualifie la répression chinoise contre les Ouïgours de ‘génocide’ — comme si le Canada n’avait pas pratiqué lui-même, pendant plus de 150 ans, de véritables politiques génocidaires contre ses peuples autochtones — Ottawa se mêle des affaires internes de la Chine. En réalité, ce pays imite le traitement que le Canada inflige à ses propres Autochtones.

Il n’existe pas de gouvernement mondial qui ait confié au Canada le mandat de promouvoir les droits politiques à travers le monde. C’est un rôle que notre pays s’est donné pour plaire aux États-Unis (dont nous sommes les perroquets sur la scène internationale).

Le maccarthysme canadien

Il ne se passe pas un jour sans qu’un quotidien nous rapporte le ‘scandale’ d’une personnalité publique dont le passé révèle qu’il a voyagé en Chine ou accepté un témoignage de reconnaissance de la part de ce pays. Ce qui ne peut être que suspect.

À la télévision, les anciens ambassadeurs canadiens — eux qui étaient si prompts à vanter l’amitié sino-canadienne quand ils étaient en fonction — font implicitement leur autocritique (comme sous Staline) en rivalisant entre eux quant à savoir qui tiendrait les propos les plus belliqueux envers Beijing.

Conclusion

Depuis quelques décennies, les groupes de réflexion américains s’inquiètent de la montée en puissance de la Chine, le seul pays capable de menacer l’hégémonie mondiale de leur pays.

Depuis Donald Trump, cette crainte est devenue une préoccupation officielle du gouvernement américain, voire un leitmotiv de leur politique étrangère.

Les États-Unis sont le premier partenaire commercial du Canada. Si demain matin, l’économie américaine devait s’écrouler, elle entrainerait l’économie canadienne dans sa chute.

Toutefois, le Canada n’a pas à choisir entre commercer avec les États-Unis ou le faire avec la Chine.

À moins d’une guerre sino-taïwanaise rendue inévitable par des intrigues américaines, les États-Unis n’exigeront jamais que nous cessions de commercer avec la Chine puisque c’est ce qu’ils font eux-mêmes, à hauteur de 690 milliards$ d’importations chinoises (un record) et de 153 milliards$ d’exportations vers ce pays en 2022.

À l’exception du blocus technologique que Washington a décrété contre Beijing, le Canada est libre de ses choix.

Plus précisément, le Canada aurait intérêt à s’inspirer de l’histoire de la Chine, un pays qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, était la première puissance économique mondiale.

Son secret ? Entre autres, la Chine acceptait de commercer indistinctement avec tous les pays qui étaient prêts à échanger leur or pour des marchandises chinoises.

Si ce pays redevient un jour la première puissance mondiale, le Canada regrettera de s’être peinturé dans le coin.

Conséquemment, le Canada doit évidemment se prémunir contre l’espionnage industriel de tous les pays, mais il doit cesser ses enfantillages.

La morale de cette histoire, c’est que la chicane, on sait quand ça commence, mais on ne sait pas quand ça finit.

Peut-être serait-il temps que quelqu’un appuie sur le bouton ‘Reset’. Sinon, on ne voit pas où s’arrêtera la spirale hystérique du Canada, une spirale alimentée par la rancœur et le maccarthysme.

Détails techniques de la photo : Appareil Panasonic GH1, objectif Lumix 14-45 mm — 1/200 sec. — F/20,0 — ISO 640 — 16 mm.

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Écrit par Jean-Pierre Martel