La guerre russo-ukrainienne : La Presse contre le côté obscur de la Force

Publié le 9 août 2022 | Temps de lecture : 4 minutes

Je me serais abonné à La Presse depuis longtemps si ce n’était de ses éditorialistes.

Ce quotidien emploie des journalistes dont les excellents reportages me servent souvent d’inspiration sur ce blogue. Et le chroniqueur Patrick Lagacé possède un jugement et une aptitude à s’indigner face aux injustices qui suscitent mon admiration.

Mais il y a ses éditorialistes…

Ce matin, La Presse s’en prend à un rapport d’Amnistie internationale selon lequel les tactiques de l’armée ukrainienne mettraient en danger les populations civiles.

Dans l’ensemble des nouvelles que nous rapportent nos médias depuis cinq mois au sujet de la guerre russo-ukrainienne, ce rapport est comme cette mouche sur la chevelure immaculée du vice-président Mike Pence lors d’un débat télévisé.

On me permettra de ne pas répliquer point par point à cet éditorial, mais de discuter plus spécifiquement du concept de ‘crime de guerre’ puisqu’il lui sert de trame de fond.

‘Crime de guerre’ est un pléonasme. Une guerre où personne n’est tué et au cours de laquelle rien n’est détruit n’est pas une guerre; c’est un jeu vidéo.

Ceux qui ne sont pas de cet avis font la distinction entre ‘crimes de guerre’ et ‘dommages collatéraux’.

Le premier se définit par la destruction délibérée d’une population civile. Alors que le second est l’homicide involontaire de civils à l’occasion de frappes visant des cibles militaires.

Mais le flou persiste quant à savoir si on parle de ‘dommages collatéraux’ seulement lorsqu’on ne prévoyait pas que des civils seraient tués ou si cela s’applique aussi lorsqu’on le savait, mais qu’on a décidé de procéder quand même.

Si en plus de tuer le dirigeant d’une organisation terroriste à l’occasion d’un mariage, on ne fait qu’abimer le gâteau de noces, c’est simple. Mais si on tue aussi deux-cents invités (dont des enfants), dans quelle catégorie doit-on mettre cette frappe ?

Dans ce cas, on recourt à une nouvelle explication; c’est juste une bavure. Ah bien oui, une bavure. Il fallait y penser.

Et si le terroriste n’avait pas été invité et qu’on a tué deux-cents personnes pour rien ? Alors là, c’est une lacune du renseignement.

Bref, toutes ces belles catégories font en sorte que les États-Unis ne commettent jamais de crimes de guerre. Vladimir Poutine, à l’instar de Darth Vader, ne fait que ça. Mais pas les Américains.

Les bombes atomiques larguées par ces derniers sur Hiroshima et Nagasaki avaient pour unique but de tuer un grand nombre de civils afin que le peuple japonais réalise que son Empereur n’était pas un demi-dieu.

Sept décennies plus tard, on se demande toujours quelle catégorie on devrait inventer pour ne pas dire que c’était un ‘crime de guerre’.

En réalité, dans toutes les guerres prolongées, chacune des parties impliquées commet des ‘crimes de guerre’. Parce qu’effectivement ‘crime de guerre’ est un pléonasme. Et le belligérant qui commet les plus graves est toujours celui qui dispose des moyens les plus destructeurs.

Fondamentalement, ce que La Presse reproche à Amnistie internationale, c’est de refuser de brosser de la guerre russo-ukrainienne un tableau simpliste où les bons sont tous du côté de l’Ukraine et que les méchants portent tous l’uniforme russe.

En croisade contre le Mal, La Presse estime donc qu’Amnésie Internationale travaille pour le côté obscur de la Force.

Références :
Amnistie internationale s’égare
Ukrainian Fighting Tactics Endanger Civilians

Paru depuis : Moscou pointe Washington du doigt après une frappe meurtrière en Crimée (2024-06-23)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le cout de la dé-Merkellisation de l’Allemagne

Publié le 8 août 2022 | Temps de lecture : 11 minutes


 
L’ouverture à l’Est

Née en 1954, Angela Merkel avait vécu presque toute sa vie en Allemagne de l’Est lorsqu’elle assiste, à titre de jeune politicienne, à la réunification de l’Allemagne (en 1989-1990) et à la dislocation de l’URSS en 1991.

Au moment où les deux Allemagnes se fusionnent, l’économie de sa partie occidentale est très prospère alors que sa partie orientale est en piteux état en raison d’un désinvestissement chronique.

Cette dernière sera donc un bassin de main-d’œuvre compétente et à bon marché pour la première.

De plus, aux yeux de la nouvelle classe politique allemande — au sein de laquelle Mme Merkel occupe diverses fonctions ministérielles — la Russie ruinée représente une occasion d’affaires.

En 1991, le parlement russe adopte un ambitieux plan de privatisation de son économie. Profitant des lacunes du droit des affaires, des proches du pouvoir font main basse — à partir de fonds dont on ignore la provenance — sur les fleurons de l’économie russe.

C’est ainsi que Mikhaïl Khodorkovski a payé en 1996 la somme de 309 millions de dollars pour Ioukos, la quatrième plus importante compagnie pétrolière au monde, dont la valeur réelle dépassait vingt-milliards de dollars.

Tout occupée à investir dans l’ancienne Allemagne de l’Est pour y hausser le niveau de vie, la classe politique allemande n’a pas incité ses industriels à participer au pillage économique de la Russie.

Toutefois, la stratégie industrielle allemande fut d’ouvrir le marché allemand aux nouveaux riches russes à la condition que les industriels allemands aient accès à du gaz fossile, du pétrole et des ressources minières à des prix défiant toute concurrence.

Et comment inciter les Russes à offrir tout cela à des prix d’ami ? En leur promettant le financement des infrastructures nécessaires à l’exportation de leur production.

Les nouveaux oligarques russes trouvèrent donc en Allemagne une source d’enrichissement personnel presque illimité. Et d’autre part, l’industrie allemande acquérait un avantage compétitif.

Mais la motivation des dirigeants allemands dépassait le cadre limité du calcul économique et même celui des préoccupations environnementales (puisque bruler du méthane crée moins de gaz à effet se serre qu’utiliser du charbon ou du pétrole).

Pacifier par l’intégration

Pendant des siècles, les empires européens se sont fait la guerre en dépit des mariages dynastiques qui avaient précisément pour but de les empêcher.

Quant aux alliances militaires, contrairement à ce qu’on pense, elles sont belligènes.

La Première Guerre mondiale a été déclenchée à la suite d’un fait divers; l’assassinat du prince héritier de la dynastie austro-hongroise à Sarajevo en 1914.

Un mois plus tard, l’Empire austro-hongrois déclarait la guerre à la Serbie.

Mais en raison de tout un réseau complexe d’alliances militaires bilatérales, bientôt l’Europe entière fut mise à feu et à sang.

C’est le développement de liens commerciaux et plus précisément l’intégration économique qui diminue les risques de guerre. Quand deux pays ne peuvent plus se passer l’un de l’autre, ils trouvent le moyen d’apaiser leurs divergences par la diplomatie.

Ce que font incidemment les partenaires sexuels…

L’exemple franco-allemand

La France et la Prusse (alliée à une bonne partie des principautés allemandes) se sont fait la guerre en 1870. Elles étaient ennemies en 1914-1918. Puis de nouveau en 1939-1945.

Le 9 mai 1950, alors que les haines suscitées par la Deuxième Guerre mondiale étaient encore vives, Robert Schuman, en sa qualité de ministre français des Affaires étrangères, propose à l’ennemi d’hier de placer l’ensemble de la production franco-allemande du charbon et de l’acier sous l’autorité d’un organisme supranational.

Cette déclaration aboutit l’année suivante à création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, ancêtre du marché commun européen.

De nos jours, l’intégration économique entre ces deux pays est telle qu’une guerre entre eux est impossible. En exagérant à peine, on pourrait dire que la France et l’Allemagne forment une fédération sans gouvernement central où sont réunies une province occidentale dirigée par un président français, et une province orientale dirigée par un chancelier allemand.

Le résultat, c’est que non seulement ces deux pays vivent en paix depuis sept décennies, mais tous les conflits européens qui sont survenus au cours de cette période l’ont été hors du marché commun.

C’est cela que Mme Merkel avait à l’esprit en établissant des ponts économiques entre son pays et la Russie; elle pacifiait leurs relations mutuelles.

Comme tous les choix politiques, ce pari n’était pas sans risque, mais il en valait la peine à ses yeux.

Toutefois, à la suite du déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, ses successeurs ont choisi une autre voie pendant qu’éditorialistes et chroniqueurs, d’une même voix, s’entendaient pour blâmer l’ancienne chancelière d’avoir fragilisé l’économie allemande en la rendant aussi dépendante de la Russie.

En réalité, l’ex-chancelière a soutenu une politique d’ouverture qui faisait consensus au sein de la classe politique allemande pendant trente ans et du coup, qu’ont soutenue les trois chanceliers allemands au pouvoir depuis l’effondrement de l’Union soviétique.

Plutôt que de défendre son héritage, Mme Merkel a préféré se murer dans le silence, convaincue que le peuple allemand découvrirait assez vite les conséquences du harikiri économique décrété par ses successeurs sous pression américaine.

Le cout catastrophique des sanctions allemandes

La compagnie allemande Uniper est le principal distributeur de gaz fossile russe en Allemagne. Elle est responsable de la vente d’environ 60 % de tout le gaz fossile vendu dans le pays.

Liée à des municipalités et à des géants industriels par des contrats à long terme, elle a dû acheter à fort prix du gaz fossile sur les marchés internationaux afin de respecter ses engagements quand la Russie a réduit ses exportations.

Si bien que les cinq mois de guerre russo-ukrainienne l’ont mené au bord de la faillite. Conséquemment, l’État allemand a dû débourser quinze-milliards d’euros pour la renflouer.

Puisque cette compagnie a été autorisée à hausser le prix de son gaz, on calcule que chaque foyer allemand pourrait bientôt payer mille euros de plus par année pour se chauffer… à moins de se résoudre à économiser de l’énergie.

Dans l’éventualité où le pays devrait se résoudre au rationnement, la règlementation européenne stipule qu’on doit prioriser les résidences privées, les petites et les moyennes entreprises, de même que ce qui est essentiel au maintien de l’ordre public et de la protection de la vie; la police, le service des incendies et les établissements de la santé.

Selon la modélisation de Bruxelles, les Allemands devraient manquer de gaz dès février 2023 si le gazoduc Nord Stream I continue de fonctionner à 20 % de sa capacité (comme actuellement).

Les premières usines qui devront se serrer la ceinture, ce sont celles qui produisent des biens non essentiels. En principe, cela devrait être le cas des aciéries, des verreries et des usines de céramique.

Mais si on prend le cas des verreries, il faut distinguer la fabrication des gobelets de la fabrication des fioles de médicaments injectables. De plus, sans phares ni parebrises, l’industrie automobile est paralysée.

Certains géants industriels possèdent déjà leurs propres centrales électriques, capables de produire de l’électricité indistinctement à partir du méthane ou du pétrole.

À l’heure actuelle, une multitude d’entreprises cherchent désespérément à s’équiper de génératrices afin d’augmenter leur autonomie.

L’hydrogène peut être produit par l’hydrolyse de l’eau. Mais il est généralement produit à partir du méthane. Pour la pétrochimie allemande, manquer de gaz fossile, c’est manquer aussi de ce qu’il faut pour produire de l’ammoniac (pour fabriquer de l’engrais et des produits de nettoyage) et de l’acétylène (pour la fabrication des colles industrielles). C’est donc paralyser l’agriculture, la construction, l’industrie automobile et l’industrie pharmaceutique, entre autres.

Pour pallier la pénurie, on retardera la mise hors service de toutes les chaudières industrielles qui fonctionnent encore au charbon et dont certaines remontent à l’ère soviétique.

Et pour être en mesure de hausser au maximum sa production d’électricité afin d’aider l’Allemagne l’hiver prochain, la France a décidé de hâter la réparation de la moitié de son parc nucléaire.

De telles réparations sont habituellement effectuées à la belle saison alors que la consommation d’électricité est plus faible. Elles sont beaucoup plus nombreuses cet été à nécessiter des réparations parce que celles-ci ont été différées depuis deux ans en raison de la pandémie.

Le résultat, c’est que la France achète de l’électricité aux pays voisins, dont l’Allemagne, alors cette dernière tente désespérément de constituer des réserves en vue de l’hiver.

Pendant ce temps, les États-Unis — principal fournisseur de gaz fossile liquéfié (GFL) à l’Europe — ont un problème; les installations portuaires de leur deuxième terminal méthanier (à Freeport, au Maine) ont été détruites par le feu en juin dernier. Ce qui réduit du sixième la capacité exportatrice américaine de GFL vers l’Europe.

Bref, tout va mal.

Conclusion

La dé-Merkellisation n’est pas seulement la rupture brutale des relations commerciales avec la Russie, c’est aussi un recul environnemental avec le retour à des combustibles encore plus polluants que le gaz fossile.

Avec sa population de 83 millions de personnes, l’Allemagne ne manque pas de talents pour faire face aux défis gigantesques qu’elle devra relever au cours des prochains mois.

Mais tous ces problèmes, elle ne les aurait pas si elle avait laissé le peuple ukrainien assumer son choix de devenir un ennemi militaire de son puissant voisin. Ce qui rendait la guerre russo-ukrainienne inévitable.

En décembre 2021, deux mois avant le déclenchement de cette guerre, la chancelière Merkel quittait la vie politique. Ce qui ne l’a pas empêchée, à titre privé, de la condamner sévèrement.

Toutefois, au-delà des paroles accusatrices, on ne saura jamais ce qu’elle aurait fait si elle était encore au pouvoir.

Ce qui est certain, c’est que si elle et ses prédécesseurs (Gerhard Schröder et Helmut Kohl) n’avaient pas poursuivi contre vent et marée une politique d’ouverture à l’égard de la Russie, l’Allemagne n’aurait pas connu la remarquable période de prospérité économique qui fut la sienne depuis l’effondrement du Bloc soviétique et au cours de laquelle son PIB a doublé.

Références :
Angela Merkel
Boris Eltsine
Déclaration du 9 mai 1950
Europe et Russie : la bataille des gazoducs
Germany Plans for a Winter Without Gas from Russia
Guerre franco-allemande de 1870
L’engrenage ukrainien
L’expansionnisme toxique de l’Otan
Oligarchie russe
Pourquoi autant de réacteurs nucléaires français sont-ils actuellement à l’arrêt ?

Parus depuis :
Germany confronts a broken business model (2022-12-06)
Le moteur de l’Europe cale (2023-09-18)
En Allemagne, l’incertitude sur les grands projets industriels affecte la crédibilité de la politique de Berlin (2024-09-23)
Volkswagen to shut three factories, axe jobs and cut pay by 10%, says union (2024-10-28)
L’équipementier automobile Schaeffler supprime 4 700 emplois en Europe (2024-11-05)
Le sidérurgiste allemand ThyssenKrupp va supprimer 11 000 postes (2024-11-25)
En Allemagne, engluée dans la stagnation, une « hausse vertigineuse des faillites » (2025-01-14)
En Allemagne, la restructuration de l’aciériste ThyssenKrupp symbole d’une industrie « en chute libre » (2025-12-03)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Satellites-espions et guerre de précision

Publié le 2 août 2022 | Temps de lecture : 4 minutes

Introduction

En 1944 et 1945, l’armée allemande a fait pleuvoir sur l’Angleterre et la Belgique plus de trois-mille fusées V2.

Pouvant transporter une charge explosive de 910 kg et atteindre une cible située à 320 kilomètres, ces missiles autopropulsés étaient tirés par une rampe de lancement de plusieurs dizaines de mètres de long.

Une fois tirés, ceux-ci ne pouvaient pas changer de direction. En faisant pivoter l’angle de la rampe de lancement — en somme, par tâtonnements — les Allemands ajustaient la précision de leurs tirs.

La précision par géolocalisation

Depuis trois semaines, l’armée ukrainienne a reçu des États-Unis huit lance-roquettes à haute mobilité. On les dit à ‘haute mobilité’ parce qu’ils sont montés sur des camions.

Même si l’armée russe pouvait identifier d’où provenait le missile et tentait de détruire sa rampe de lancement, ce serait inutile; le lance-roquette n’est déjà plus là quand le tir de représailles russe tente de le détruire.

Les États-Unis en possèdent plusieurs types qui se distinguent par leurs portées; ceux livrés le mois dernier à l’Ukraine peuvent atteindre des cibles situées à 80 km.

Déjà, ils auraient détruit une vingtaine d’entrepôts de munitions destinées à l’artillerie russe.

Puisqu’on ne peut pas ajuster leur précision par tâtonnement en raison de leurs déplacements, comment ces lance-roquettes peuvent-ils être aussi précis ?

Le guidage par GPS

À l’époque des guerres en Yougoslavie, entre 1991 et 2001, lorsque l’armée française voulait cibler un tireur d’élite embusqué, des éclaireurs devaient s’approcher de lui au plus prés et pointer un rayon laser qui servait à guider le missile de croisière destiné à le mettre hors d’état de nuire.

Depuis, les choses ont bien changé.

Les roquettes les plus modernes sont des fusées non seulement autopropulsées, mais également ‘autonavigables’ (c’est-à-dire à navigation intégrée).

Tout comme nos voitures et nos téléphones multifonctionnels, ces roquettes sont équipées d’un GPS.

Pour des raisons de sécurité nationale, une imprécision est ajoutée à toutes les applications civiles de géolocalisation. Ce n’est pas le cas des applications militaires; la précision de leur GPS est de l’ordre de quelques centimètres.

Chaque roquette autonavigable connait donc sa position exacte au moment de sa mise à feu et à tout instant durant sa course.

Mais comment sait-elle précisément la latitude et la longitude de sa cible ?

Les coordonnées des cibles à atteindre sont fournies à l’armée ukrainienne par les États-Unis.

Les satellites-espions américains surveillent le déplacement des camions de ravitaillement de l’armée russe. Leurs va-et-vient permettent de découvrir où se trouvent les entrepôts de matériel militaire russe.

Une fois en possession de cette information, il ne reste plus à l’armée ukrainienne qu’à communiquer à une équipe de fantassins la position exacte de ce dépôt pour que ceux-ci programment le logiciel du lance-roquette qui transfert l’information au système de guidage du missile immédiatement avant sa mise à feu.

Avec le résultat qu’on sait…

D’une certaine manière, l’aide militaire américaine est une forme d’instrumentalisation de l’armée ukrainienne puisque Washington en profite pour tester l’efficacité de son matériel militaire dans les conditions réelles d’une guerre sans risquer la vie de ses propres soldats.

Bref, le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine est le laboratoire des guérillas du futur opposant deux armées de forces très inégales.

Références :
Les sites de lancement de V1/V2 du Cotentin
Les systèmes de missiles américains sèment la destruction en Ukraine : « Plus de 20 dépôts d’artillerie russes détruits »
V2 (missile)

Paru depuis :
Russia claims US ‘directly involved’ in Ukraine war (2022-08-02)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les États-Unis et le gaz fossile ukrainien

Publié le 29 juillet 2022 | Temps de lecture : 6 minutes

Introduction

À l’époque où Donald Trump était président des États-Unis, ses partisans avaient cherché à discréditer Joe Biden (l’actuel président des États-Unis) en insinuant que son second fils, Hunter Biden, menait en Ukraine des activités louches, voire illicites.

Ces accusations n’ont jamais été étayées par des preuves sérieuses.

Mais que faisait Hunter Biden en Ukraine ? De 2014 à 2019, il était membre du conseil d’administration de Burisma Holdings, une des plus importantes compagnies pétrolières et gazières ukrainiennes, basée à Kiev.

L’Ukraine, sujet de convoitise

Par le biais d’ONG à sa solde, Washington a dépensé depuis 1991 des milliards de dollars pour convaincre le peuple ukrainien qu’il était dans son intérêt de devenir un ennemi militaire de son puissant voisin.

Cet investissement s’inscrivait dans la politique américaine d’encerclement de la Russie par le biais de l’expansionnisme de l’Otan. Un expansionnisme que Washington voulait pousser jusqu’aux frontières russes.

En plus de son intérêt géostratégique, l’Ukraine représente un intérêt économique pour l’industrie gazière américaine.

Avant la guerre russo-ukrainienne, l’Ukraine consommait annuellement trente-milliards de mètres cubes de gaz fossile, également appelé gaz ‘naturel’ ou méthane (ce sont des synonymes).

De ces trente milliards, vingt étaient extraites dans ce pays alors que le reste, dix-milliards, était importé de Russie.

En raison de son sous-financement, l’industrie gazière ukrainienne n’extrait annuellement qu’une minuscule partie des réserves gazières du pays, estimées à 1 100 milliards de mètres cubes de méthane.

Sur les marchés internationaux, le prix du gaz fossile s’exprime en MBTU (ou million British thermal units). Ce sigle s’écrit indistinctement MMBTU ou MBTU (qui veulent dire la même chose).

Puisqu’on parle d’un gaz, pourquoi ne pas l’exprimer en volume (en million de m³, par exemple) ?

C’est que le gaz fossile est principalement vendu sous forme gazeuse (transporté par des gazoducs), mais aussi, dans une moindre mesure, sous forme liquéfiée (transporté par des méthaniers).

Un mètre cube de GFL (gaz fossile liquéfié) équivalut à 600 m³ de gaz fossile. Mais 1 m³ de GFL et 600 m³ de gaz représentent la même quantité de MBTU (soit 0,0353 MBTU)
 

 
Les réserves ukrainiennes de gaz fossile — 1 100 milliards de mètres cubes — représentent 38,84 milliards de MBTU.

À l’époque où Hunter Biden œuvrait en Ukraine, le prix du gaz fossile oscillait entre trois et six dollars du MBTU. Ce qui veut dire que les réserves gazières inexploitées de l’Ukraine valaient entre 116,5 et 233 milliards de dollars américains.

Ces réserves se concentrent dans l’ouest du pays et en mer Noire.

Dans l’ouest du pays, on trouve du gaz de schiste. C’est-à-dire du gaz qui ne peut être extrait que par fracturation hydraulique, une technique brevetée par les pétrolières américaines.


 
En mer Noire, tous les pays riverains — par le biais de leur zone économique exclusive — chevauchent le gisement qui s’y trouve.

Il y a là un gisement de gaz conventionnel, c’est-à-dire un de ceux où on n’a qu’à forer pour extraire le gaz fossile. Donc, sans fracturation hydraulique.

Malheureusement pour l’Ukraine, la sécession de la Crimée — provoquée par la décision de Kiev d’y retirer à la langue russe son statut de langue officielle — a privé le pays d’une bonne partie du littoral qui lui donnait le droit d’accéder à ce gisement.

Quant à la mer d’Azov, elle est pour l’instant totalement sous contrôle russe.

La capacité d’entreposage

Avant la construction du gazoduc Nord Stream (qui relie directement la Russie à l’Allemagne), la Russie exportait principalement son gaz vers l’Europe en traversant l’Ukraine.

En meilleurs termes qu’aujourd’hui, ces deux pays avaient développé un partenariat très particulier en vertu duquel l’Ukraine stockait des quantités colossales de gaz russe sur son territoire, ou plus précisément dans son sous-sol.

Alors que les réserves stratégiques de l’Allemagne ne correspondent qu’à vingt jours de sa consommation hivernale de gaz fossile, la Russie entreposait dans les gisements épuisés d’Ukraine environ trente-milliards de m³ de méthane (soit l’équivalent d’une année complète de consommation ukrainienne).

Cette capacité de stockage était louée à la Russie qui s’en servait comme tampon pour lui permettre de garantir l’approvisionnement européen, peu importe les variations de la demande.

Le pari américain

Les guerres les moins pénibles — autant pour l’agresseur que pour l’agressé — sont celles qui sont courtes. Leur issue est toujours connue d’avance; c’est le plus fort qui gagne.

C’est seulement à l’occasion de guerres d’usure s’étendant sur plusieurs années que les faibles peuvent l’emporter.

À titre d’exemple, en Afghanistan, les Talibans ont vaincu l’armée américaine après vingt ans de lutte armée. Et au Vietnam, le Viêt Cong a fait de même après une décennie de guérilla.

En réussissant à faire croire aux Ukrainiens qu’il était dans leur intérêt de devenir les ennemis militaires de leur puissant voisin, les États-Unis ont rendu la guerre russo-ukrainienne inévitable.

La fourniture par les États-Unis d’armes sophistiquées et des renseignements de géolocalisation qui leur servent à atteindre leurs cibles, ne change pas l’issue de la guerre; elle prolonge les souffrances du peuple ukrainien.

Même si une partie de ces armes est revendue sur le marché noir par des contrebandiers ukrainiens, les États-Unis parient sur une guerre d’usure destinée à ruiner la Russie. Une longue guerre à l’issue de laquelle l’Ukraine victorieuse aura été transformée en paysage lunaire. Voilà le pari américain.

Il s’agira d’une Ukraine à qui toutes les puissances occidentales promettront des sommes colossales pour sa reconstruction. Mais comme l’Afghanistan et l’Irak à qui on a promis la même chose, l’Ukraine n’en verra pas l’ombre d’un centime.

Pour financer sa reconstruction, l’Ukraine devra se résoudre à laisser les riches pétrolières américaines faire main basse sur les centaines de milliards$ de gaz fossile que son territoire recèle.

On comprendra combien quelques dizaines de milliards$ en armement donné à l’Ukraine auront été un bon investissement…

Références :
Allemagne : les stocks de gaz tombés à un niveau « inquiétant »
Gas pipelines and LNG carriers
Greece plane crash: Cargo aircraft was carrying weapons to Bangladesh – minister
Hunter Biden
La guerre russo-ukrainienne et la vassalisation de l’Europe
L’engrenage ukrainien
L’Europe peut-elle se passer du gaz Russe ? (vidéo)
Résumé de géopolitique mondiale (1re partie)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le commerce au détail à Saint-Pétersbourg après cinq mois de sanctions occidentales

Publié le 27 juillet 2022 | Temps de lecture : 2 minutes
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Voici la vidéo publiée sur YouTube il y a environ dix jours par Émile OS, un expatrié français marié à une Russe. Cet entrepreneur vit à Tallinn, capitale de l’Estonie (un pays balte voisin de la Russie).

Ce vlogueur a effectué un voyage de 369 km vers Saint-Pétersbourg pour y réaliser ce reportage sur l’effet des sanctions économiques occidentales sur le commerce au détail dans cette ville.

Précisons que ce reportage ne porte pas sur l’effet des sanctions sur l’ensemble de l’économie russe. Mais il montre que pour beaucoup de Russes, la vie continue comme d’habitude.

Petite anecdote : au moment où ces lignes sont écrites, la France est frappée par une pénurie de moutarde de Dijon. Pendant ce temps, on trouve facilement de la moutarde Maille à Saint-Pétersbourg…

Il est à noter qu’à partir de 10:01 dans la vidéo, le sujet de l’exposition photographique qu’on voit est la guerre civile qui s’est déroulée depuis 2014 dans la partie orientale de l’Ukraine. Cette guerre civile (dont on a peu parlé en Occident) a fait 14 000 victimes autant parmi des Ukrainiens ukrainophones que russophones.

Ces Ukrainiens russophones ont été tués par des milices d’extrême-droite. Quand Poutine parle de la ‘dénazification’ de l’Ukraine, il vise spécifiquement la liquidation de ces milices.

Référence :
Une pénurie de moutarde en France partiellement causée par le Canada

Paru depuis :
The grey Zara market: how ‘parallel imports’ give comfort to Russian consumers (2022-08-12)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le blocus économique occidental contre la Russie et les relations sino-russes

Publié le 18 juillet 2022 | Temps de lecture : 7 minutes

La Russie, puissance occidentale

Depuis longtemps, la littérature, le théâtre, la musique, la peinture, la sculpture et l’architecture russes font partie du patrimoine culturel de l’Occident.

C’est depuis Pierre le Grand, tsar de 1682 à 1725, que la Russie s’est occidentalisée. L’avènement du communiste a même accentué cette évolution.

Le suffrage universel — en d’autres mots, le droit de vote de tous les adultes, peu importe leur sexe — a été implanté en Russie en 1917, soit vingt-trois ans avant le Québec.

Bien avant les autres pays occidentaux, on trouvait en Russie des femmes à la tête de syndicats ou de manufactures, de même que des femmes exerçant des métiers non conventionnels.

Le Soviet suprême (ou parlement soviétique) comptait 225 femmes parmi ses 1 143 députés (soit 17 %) en 1937. Il en comptait 33 % en 1984, soit plus que le pourcentage de députées au sein du gouvernement canadien trente ans plus tard (26 %).

Quant à la laïcité, à l’époque où on organisait encore annuellement des processions à la Vierge ou au Sacré-Cœur dans tous les villages du Québec, le clergé catholique orthodoxe se faisait discret en Russie.

Bref, les valeurs occidentales modernes — à l’exclusion notable de la démocratie parlementaire — sont partagées en Russie depuis longtemps. Dans certains cas — l’égalité des sexes et la laïcité — la Russie nous a même devancés.

Le rejet de la Russie

Avant même l’effondrement imminent du bloc soviétique, la Russie exprima son désir de devenir membre de l’Otan.

Au fil des années, l’Otan fit miroiter cette possibilité tout en poursuivant sa politique d’encerclement contre la Russie.

C’est ainsi qu’on créa avec elle un Partenariat pour la Paix en 1994, puis le Conseil conjoint permanent Otan/Russie en 1997, et enfin, en 2002, un Conseil Otan-Russie.

Mais tout cela avait pour but d’endormir la Russie; dans la file d’attente des candidats à l’adhésion à l’Otan, on fit constamment passer les pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est devant la Russie.

Les raisons profondes qui motivaient les pays de l’Otan à ne pas vouloir de la Russie variaient d’un pays à l’autre.

De leur côté, les États-Unis étaient animés par leur anticommunisme viscéral. Pour quelques pays, cela aurait sonné le glas d’un projet d’alliance militaire exclusivement européenne (incluant la Russie) qui aurait été au service des intérêts géostratégiques spécifiques de l’Europe, affranchie de la mainmise militaire américaine.

Pour terminer, au fur et à mesure que d’anciennes républiques soviétiques adhéraient à l’Otan, celles-ci estimaient qu’accepter que la Russie les rejoigne, c’était comme faire entrer le loup dans la bergerie.

Bref, quand la Russie s’est rendu compte de la supercherie, c’était déjà trop tard; l’encerclement occidental par l’Otan était presque complet puisqu’il ne manquait plus que la Géorgie, l’Ukraine et la Finlande.

Les motifs profonds de la guerre russo-ukrainienne

Tout comme les États-Unis, la Russie ne peut tolérer qu’on installe des missiles dirigés contre elle dans sa cour arrière.

En 1962, les États-Unis avaient ordonné un blocus maritime contre Cuba parce que ce pays avait décidé de déployer des missiles russes sur son territoire. Les États-Unis menaçaient alors de faire sombrer tout navire russe qui s’approchait des côtes cubaines. Ceux-ci rebroussèrent chemin et on évita une Troisième Guerre mondiale.

Mais d’autre part, pendant dix-huit ans, les Ukrainiens se sont laissé convaincre qu’il était dans l’intérêt de leur pays de se transformer en ennemi militaire de son puissant voisin.

Avec le résultat qu’on sait.

Conséquences économiques

Depuis sa création en 1949, l’Otan se prépare à une guerre éventuelle contre la Russie. Soutenir aujourd’hui l’armée ukrainienne est un moyen d’affaiblir l’armée russe et de rendre la Russie plus vulnérable à une guerre qu’on pourrait ultérieurement déclencher contre elle.

Une telle guerre sera bientôt d’autant plus envisageable qu’elle ferait suite à la rupture brutale des liens économiques avec ce pays. Déjà, certains chefs d’État occidentaux préparent leur population à accepter les privations d’une ‘économie de guerre’.

D’ici là, les sanctions économiques contre la Russie ne changeront pas l’issue du conflit russo-ukrainien, connue d’avance. Plus cette guerre dure, plus se poursuivent les destructions et plus se prolongent les souffrances du peuple ukrainien.

Pour nous qui vivons en Occident, nos propres sanctions économiques provoquent la cascade d’évènements suivants : Sanctions économiques ➔ perturbation mondiale des approvisionnements ➔ pénuries ➔ diminution de l’offre ➔ augmentation des prix ➔ inflation ➔ augmentation des taux d’intérêt ➔ récession économique ➔ augmentation du chômage et diminution des revenus de l’État ➔ adoption de mesures d’austérité budgétaire et remise à plus tard de la lutte aux changements climatiques.

Conséquences géostratégiques

Les deux guerres mondiales du XXe siècle — au cours desquelles l’Europe s’est fait hara-kiri — ont provoqué l’émergence de la puissance hégémonique des États-Unis.

Si une Troisième Guerre mondiale a lieu, l’Occident (ce qui inclut la Russie) s’entredéchirera. Ce qui accélèrera l’accession de la Chine en tant que première puissance mondiale.

En 2020, le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis et celui de la Chine étaient respectivement de 20 953 milliards$ et de 14 722 milliards$. À titre de comparaison, celui de la Russie n’était que de 1 483 milliards$.

À l’époque de la visite de Nixon en Chine (en 1972), la stratégie américaine consistait à dresser ce pays contre la Russie, déjà en froid à la suite d’un important incident frontalier survenu trois ans plus tôt.

En 1972, le PIB américain était de 1 279 milliards de dollars, comparativement à environ 540 milliard$ pour la Russie et 114 milliars$ pour la Chine. Bref, du point de vue américain, la menace communiste devenait plus inquiétante si ces deux pays réglaient leurs différents. Il fallait donc les éloigner l’un de l’autre.

Or la stratégie nixonnienne a fonctionné; grâce aux réformes économiques de Den Xiaoping et à l’apport de capitaux étrangers, la Chine et les États-Unis sont devenus d’importants partenaires commerciaux alors que l’économie russe a progressé de manière bien moindre.

Même si la Chine et la Russie ont normalisé leurs relations depuis 1985, le niveau de leurs échanges commerciaux est demeuré relativement modeste, comptant pour moins de deux pour cent des importations et des exportations chinoises (avant la pandémie).

Toutefois, le blocus économique occidental contre la Russie a précipité ce pays dans les bras de la Chine; jamais la Russie n’a autant eu besoin de la Chine (alors que l’inverse est beaucoup moins vrai).

Dans ce sens, c’est l’échec de cinquante ans de politique étrangère américaine dont le but était précisément de diviser les pays communistes entre eux afin de les attaquer, si besoin, l’un après l’autre.

Références :
Cinq femmes ayant réussi à s’imposer dans le jeu politique en URSS
Droit de vote des femmes
Évolution du PIB américain
La France est-elle entrée dans une «économie de guerre», comme le prétend Emmanuel Macron ?
La relation OTAN/Russie : moment de vérité ou déjà vu ?
L’épouvantail russe
Pierre Ier le Grand
Rupture sino-soviétique
Ukraine Is the Latest Neocon Disaster
US transfers nuclear weapons from Turkey to Romania

Complément de lecture : L’engrenage ukrainien

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Écrit par Jean-Pierre Martel


L’expansionnisme toxique de l’Otan

Publié le 14 juillet 2022 | Temps de lecture : 7 minutes

Introduction

À sa création en 1949, l’Otan regroupait les pays qui constituaient les piliers de l’économie occidentale.

Non pas les piliers de la civilisation occidentale puisqu’il aurait fallu ajouter la Russie, occidentalisée depuis Pierre le Grand, mais justement contre laquelle cette alliance militaire a été créée.

À l’origine, toute attaque dirigée contre un pays comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, la France ou l’Italie, était de nature à affecter gravement toute l’économie occidentale. D’où l’à-propos d’une telle alliance militaire.

L’élargissement de l’Otan

À l’effondrement du bloc soviétique en 1989, la Russie était ruinée. Ce qui rendait l’Otan vide de sens.

On parlait alors de maintenir cette alliance militaire quand même parce qu’elle permettait de réaliser des économies d’échelle et surtout parce que, sans elle, une Allemagne qui déciderait de se militariser se trouverait de nouveau en position hégémonique en Europe.
 

 
Pendant les années qui suivront, les ‘anciens’ membres de l’Otan (en bleu) accueillirent dans leurs rangs la majorité des anciennes républiques soviétiques d’Europe (en cyan).

Depuis des décennies, celles-ci vivaient dans la crainte d’une invasion soviétique : elles se sont donc empressées de se mettre sous la protection de l’Otan dès que cela fut possible.

En plus, sur cette carte (en vert), sont représentés les pays qui ont officiellement demandé leur adhésion à l’Otan : la Suède et la Finlande (au nord), l’Ukraine (près du centre de la carte), la Bosnie-Herzégovine (près de l’Italie, sur la carte) et la Géorgie (au sud de la Russie).

Ce faisant, l’Otan poursuit une politique d’encerclement militaire contre la Russie.

Le jeu de dominos de la Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale a été déclenchée à la suite d’un fait divers; l’assassinat du prince héritier de la dynastie austro-hongroise à Sarajevo en 1914.

Un mois plus tard, l’Empire austro-hongrois déclarait la guerre à la Serbie.

Mais comme l’Allemagne était un allié militaire de l’un, alors que la Russie était un allié militaire de l’autre, l’Allemagne et la Russie se déclarèrent mutuellement la guerre.

Puisque la Russie possédait une alliance militaire avec la France, l’Empire austro-hongrois (déjà en guerre avec la Russie) déclarait la guerre à son allié français.

Bref, en raison de tout un réseau complexe d’alliances militaires bilatérales, bientôt toute l’Europe fut mise à feu et à sang.

Les alliances militaires sont belligènes

L’addition des ennemis

Contrairement à ce qu’on pense, les alliances militaires favorisent le déclenchement des guerres. C’est le développement de liens commerciaux et plus précisément l’intégration économique qui fait l’inverse.

Pendant des siècles, les pays européens ont basé vainement la paix sur un ‘équilibre’ entre des blocs militaires hostiles.

Mathématiquement, cet échec s’explique.

Imaginons deux pays, appelés No 1 et No 2, qui s’allient parce qu’ils ont un ennemi commun, le pays X.

En Europe centrale, dans les Balkans et au Caucase, les pays sont entourés d’une multitude d’États voisins.

Imaginons donc que le pays No 1, en plus de son animosité commune contre le pays X, soit également ennemi des pays Y et Z, deux pays avec lesquels le pays No 2 entretient de bonnes relations.

Inversement, imaginons que le pays No 2, en plus de son animosité commune contre le pays X, soit hostile aux pays A, B et C, trois pays pourtant en bons termes avec le pays No 1.

En s’alliant, les pays No 1 et No 2 additionnent leurs ennemis; les voilà ennemis d’A, B, C, X, Y et Z.

Dès que le pays No 1 ou No 2 ‘pète sa coche’ contre l’un de ses ennemis, huit pays entrent en guerre.

Sans alliance militaire, la Première Guerre mondiale n’aurait pas eu lieu; à sa place, on aurait eu la guerre serbo-austro-hongroise et des millions de morts auraient été épargnées.

L’audace des faibles

Lorsque l’Otan accueille dans ses rangs de petits pays (comme les pays baltes, par exemple), ceux-ci reçoivent toute la protection militaire des États-Unis en contrepartie de quoi, les Américains ne reçoivent presque rien de plus que ce qu’ils ont déjà.

Le 31 mars dernier, la première ministre d’Estonie — un pays balte de 1,3 million d’habitants — en appelait aux autres pays pour qu’ils en fassent davantage contre la Russie.

On peut imaginer qu’avant d’adhérer à l’Otan, ce pays vulnérable devait bien se garder de battre le tambour de la guerre contre son puissant voisin.

Mais fort de l’appui inconditionnel de l’Otan, ce pays — comme la mouche dans la fable ‘Le coche et la mouche’ de La Fontaine — se prend pour le portevoix des va-t-en-guerre de l’Otan.

Par ailleurs, la Russie possède une enclave territoriale (l’oblast de Kaliningrad), totalement isolée du reste de la Russie. Elle est située au nord de la Pologne et au sud de la Lituanie (au centre de la carte ci-dessus).

Dernièrement, la Lituanie — un autre pays balte, de 2,7 millions d’habitants — décidait d’interdire le passage ferroviaire du minerai de fer, des matériaux de construction et des produits technologiques en transit sur son territoire vers cette enclave russe.

Il y a une différence entre interrompre nos relations commerciales avec la Russie et instaurer un blocus terrestre contre elle (ce qui va bien au-delà des sanctions économiques décidées par les pays occidentaux).

Un blocus, qu’il soit terrestre ou maritime, est un casus belli, c’est-à-dire un acte considéré comme justifiant une déclaration de guerre.

Le blocus maritime de l’Ukraine en mer Noire, décidé par Moscou, est également un casus belli. Mais il s’agit de deux pays déjà en guerre. Ce qui n’est pas le cas, pour l’instant, entre la Russie et la Lituanie

L’audace insensée de cette dernière est le résultat d’un expansionnisme devenu risqué pour la paix dans le monde.

Conclusion

Entre deux blocs hostiles — comme le sont devenus l’Occident et la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine — il est sage de maintenir une zone tampon entre les deux afin d’éviter qu’une simple escarmouche de frontière entre l’Otan et la Russie dégénère en guerre mondiale.

C’est sur ce principe que reposent les forces d’intervention de l’Onu; s’interposer entre des belligérants épuisés par la guerre et qui aspirent maintenant à être séparés.

Bref, une des leçons de l’Histoire, c’est que — autant que possible — on doit éviter que des empires ennemis aient une frontière commune.

Conséquemment, l’expansionnisme aveugle de l’Otan jusqu’aux frontières de la Russie fait planer une menace considérable sur la paix mondiale.

Références :
Le terrible sort des personnes exilées en Lituanie
Growing tensions between Russia and the Baltic States: the Kremlin threatens NATO members
La tension monte à Kaliningrad, autour de l’enclave russe, la Lituanie bloquant le passage de certaines marchandises
Oblast de Kaliningrad
Organisation du traité de l’Atlantique nord
‘Putin’s Appetite Will Only Grow.’ Estonia’s Prime Minister Says We’re Not Doing Enough to Stop Russia
Résumé de géopolitique mondiale (1re partie)
Russia threatens retaliation as Lithuania bans goods transit to Kaliningrad
Ukraine Is the Latest Neocon Disaster

Paru depuis :
La Pologne construit une barrière à la frontière avec Kaliningrad (2022-11-02)

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La Finlande croque la pomme d’Otan

Publié le 4 juillet 2022 | Temps de lecture : 7 minutes


 
Introduction

Les ONG financées par Washington ont mis dix-huit ans à convaincre les Ukrainiens de devenir les ennemis militaires de leurs voisins russes. Avec les conséquences qu’on sait.

Mais il a suffi de quelques semaines à une croisade médiatique occidentale pour persuader les Finlandais de l’urgence d’adhérer à l’Otan avant d’être, eux aussi, envahis par l’armée russe.

La décision finlandaise de demander l’adhésion à l’Otan est la première défaite importante de Vladimir Poutine depuis le début de la guerre russo-ukrainienne.

Les relations russo-finlandaises depuis la Deuxième Guerre mondiale

Craignant qu’en s’alliant à l’URSS contre l’Allemagne nazie, elle ne retrouve plus son indépendance une fois la guerre terminée, la Finlande a choisi d’être un allié de l’Allemagne.

À l’issue de sa défaite, la Finlande perdit le dixième de son territoire et accepta de payer en six ans un tribut de guerre de trois-cent-millions de dollars à l’URSS.

Puisque le pays comptait alors 3,75 millions d’habitants, cela représentait 80 $ par personne, soit 1 329 dollars d’aujourd’hui.

Au cours des années qui suivirent, les deux pays ont entretenu des relations cordiales. Un traité de coopération et d’assistance mutuelle fut signé en 1948 et fut renouvelé en 1955, en 1970 et en 1983.

Par ce traité, la Finlande acceptait d’éviter de joindre toute organisation considérée comme hostile à l’URSS.

Toutefois, lorsque le bloc soviétique s’est effondré en 1991, la Finlande a estimé que cette entente devenait caduque, l’autre signataire ayant disparu.

Une nouvelle entente intervenue avec la Russie l’année suivante ne contenait rien de précis à ce sujet si ce n’est une vague résolution à régler mutuellement leurs différends de manière pacifique.

En 1995, la Finlande adhérait à l’Union européenne et adoptait l’euro comme devise.

Sans être officiellement membre de l’Otan, la Finlande (tout comme la Suède) participait déjà, depuis des années, à des exercices militaires de l’Otan sur son territoire. Des exercices que la Russie, évidemment, voyait d’un mauvais œil.

En 2014, les pays membres de l’Otan se sont lancés dans une course à l’armement, voyant dans l’annexion de la Crimée une preuve de l’expansionnisme russe.

En Finlande, la possibilité que le pays se joigne à l’Otan était un sujet de controverse. En janvier dernier, seul le quart des Finlandais y étaient favorables : toutefois, au 12 mai dernier, ce pourcentage avait bondi à 76 %.

La crise des missiles

En 1962, les États-Unis avaient instauré un blocus maritime autour de Cuba après que ce pays eut décidé de se doter de missiles dirigés contre les États-Unis.

Ne pouvant tolérer des missiles ennemis dans leur cour arrière, les États-Unis avaient menacé de faire sombrer tout navire russe qui s’approcherait des côtes cubaines.

Les navires russes décidèrent de rebrousser chemin. Et c’est ainsi qu’on a évité une Troisième Guerre mondiale.

Les côtes cubaines sont à 1 860 km de Washington alors que la frontière ukrainienne est à 458 km de Moscou (trois fois plus proche).

Du coup, la possibilité que l’Otan déploie en Ukraine des missiles hostiles contre la Russie devenait aussi intolérable pour Moscou que le déploiement de missiles russes à Cuba l’était pour Washington.

C’est encore plus vrai dans le cas de la Finlande puisque Saint-Pétersbourg est à seulement 150 km des frontières finlandaises.

Bref, la décision de la Finlande d’adhérer à l’Otan correspond à un bouleversement géostratégique puisqu’on triple l’interface terrestre entre l’Otan et la Russie.

Autrefois limitée à la frontière orientale de l’Estonie et de la Lettonie, de même que l’extrémité septentrionale de la Norvège (soit au total 480 km), l’Otan possèdera bientôt 1 710 km de frontière commune avec la Russie.

Entre deux blocs hostiles — comme le sont devenus l’Occident et la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine — il est sage de maintenir une zone tampon entre les deux afin d’éviter qu’une simple escarmouche de frontière dégénère en guerre mondiale.

La déstabilisation de la Finlande

Pour avoir une idée des moyens que pourrait utiliser la Russie en Finlande afin de l’inciter à revenir sur sa décision, voyons les moyens utilisés par les États-Unis en Amérique latine afin de lutter contre les gouvernements de gauche.

À Cuba, ils ont financé une opération (celle dite de la baie des Cochons) visant à renverser le régime castriste, et ont soutenu des dizaines de tentatives d’assassinat contre Fidel Castro.

Afin de limiter l’influence de la Révolution cubaine en Amérique latine, ils y ont renversé des gouvernements élus démocratiquement (dont celui de Salvador Allende au Chili en 1973) afin d’installer des dictateurs d’extrême-droite qui ont fait des dizaines de milliers de morts parmi leurs opposants.

De 1979 à 1990, ils ont financé 23 000 terroristes au Honduras dans l’espoir de susciter l’insécurité et le mécontentement contre le gouvernement de Daniel Ortega.

Sous le gouvernement socialiste de Luiz-Inácio Lula da Silva (2003-2011), ils ont soudoyé les syndicats brésiliens afin de déstabiliser l’économie du pays.

Ils ont financé des opérations militaires dans le but de renverser le gouvernement du Venezuela en 2020.

Tout cela donne une idée de ce qui attend la Finlande.

On ne voit pas comment Moscou pourrait avoir des scrupules à utiliser des moyens auxquels les États-Unis eux-mêmes n’hésitent pas à recourir lorsque cela leur convient.

Conclusion

Depuis quelques années, les Finlandais étaient le peuple le plus heureux du monde.

L’histoire d’Adam qui croque la pomme de l’arbre de la connaissance de bien et du mal — ce qui provoque son expulsion du paradis — est l’équivalent biblique de la décision finlandaise d’adhérer à l’Otan; cela ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de ce pays. Un chapitre beaucoup plus mouvementé.

Après avoir bénéficié d’une longue période de paix et de stabilité en cultivant des relations harmonieuses avec l’URSS, la Finlande vient de choisir une autre voie, dictée par un nouveau contexte international.

On peut souhaiter que la période qui s’achève, la plus heureuse de l’histoire de ce pays, se poursuive d’une autre manière.

Mais on peut raisonnablement anticiper que cela ne sera pas le cas.

Références :
Arbre de la connaissance du bien et du mal
C’est quoi un parti de droite ou un parti de gauche ?
Débarquement de la baie des Cochons
Contras
Crise des missiles de Cuba
Finland : The postwar period
Guerre américano-mexicaine
Guerre anglo-américaine de 1812
Guerre de Continuation
La Finlande, pays le plus heureux du monde
La Suède et la Finlande aux portes de l’OTAN
Opération Gideon
Opération Mongoose
Salvador Allende

Compléments de lecture :
L’engrenage ukrainien
L’épouvantail russe

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le bannissement de la salade russe

Publié le 30 juin 2022 | Temps de lecture : 2 minutes
Salade russe (accompagnée de saumon)

En marge du sommet de l’Otan qui se termine aujourd’hui à Madrid, certains diplomates ont remarqué que plusieurs restaurants madrilènes offrent au menu de la ‘salade russe’ (ensaladilla Rusa en espagnol).

Ce mets porte différents noms selon les pays. On l’appelle ‘salade Olivier’ en Russie, en Asie Centrale, en Iran et aux États-Unis.

En gros, c’est une macédoine de légumes et de morceaux de viande coupés en dés, accompagnée d’œufs cuits durs, le tout lié par de la mayonnaise. Mais sa composition exacte varie considérablement.

Cette salade a été créée dans les années 1860 par le chef belge Lucien Olivier qui, à l’époque, œuvrait pour le restaurant moscovite L’Ermitage. Cet établissement devait fermer ses portes en 1905.

Sa composition exacte était conservée jalousement; c’est le chef Olivier lui-même qui, seul dans une pièce adjacente à la cuisine, préparait secrètement la mayonnaise. Jamais son secret n’a été éventé.

Toutes les recettes existantes sont donc des reconstitutions plus ou moins fidèles de l’original.

Salade Olivier au poulet et aux écrevisses

De nos jours, en Russie même, les grands restaurants n’ont pas hésité à moderniser ce mets de l’époque tsariste. Comme l’a fait le café Pouchkine de Moscou (photo ci-dessus).

Mais revenons à Madrid.

À l’époque de la guerre civile espagnole (1936-9) — qui opposait les troupes de Franco soutenus par l’Allemagne nazie aux forces républicaines soutenues notamment par la Russie — on l’avait renommée ‘salade nationale’ afin d’éviter de faire référence à ce pays.

Depuis, peu à peu, ce mets avait retrouvé le nom qu’il portait autrefois en Espagne, soit ‘salade russe’.

Toutefois, dès la fin du mois de février dernier — donc bien avant le sommet de l’Otan — certains restaurants avaient commencé à modifier leur menu de manière à l’offrir sous le nom de ‘salade Kiev’ ou de ‘salade ukrainienne’.

Références :
‘I’m a little surprised’: Nato summit venue in Madrid serves ‘Russian salad’
Salade russe

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Écrit par Jean-Pierre Martel


La dérussification de l’Ukraine

Publié le 25 juin 2022 | Temps de lecture : 2 minutes
Assemblée législative ukrainienne

En janvier 2014, le parlement ukrainien décidait de retirer au russe son statut de langue officielle dans toutes les régions administratives du pays qui comptaient une majorité ou une forte proportion de locuteurs russophones.

En décembre 2016, l’Ukraine limitait à dix le nombre de livres qui pouvaient être importés de Russie.

Depuis dimanche dernier, la législation est devenue plus sévère, interdisant totalement l’importation d’un imprimé provenant de Russie, de Biélorussie ou des territoires ukrainiens occupés par la Russie.

Cela comprend les livres, les brochures, les cartes géographiques, les atlas, les globes terrestres, de même que les livres pour enfants (dont les livres à colorier).

Selon certaines sources, cet interdit ne concernerait que les œuvres de citoyens de la Fédération de Russie (née après le démantèlement de l’Union soviétique en 1991). En d’autres mots, cela ne concernerait pas les auteurs classiques comme Dostoïevski, Pouchkine ou Tolstoï.

S’ils sont écrits en russe, les livres provenant d’autres pays seront soumis à un bureau de censure afin de s’assurer qu’ils ne contiennent pas de propagande antiukrainienne.

À partir du 1er janvier 2023, seront également interdits de publication et de distribution les livres ukrainiens d’auteurs russophones publiés en russe ou traduits du russe.

Une autre loi bannit également la diffusion de la musique russe aux stations de radio ou de télévision, de même que dans les lieux publics.

Les artistes et les auteurs qui vivent en Ukraine, mais qui ont conservé leur citoyenneté russe après l’indépendance ukrainienne seront exceptés s’ils renoncent à leur citoyenneté russe et s’ils déclarent publiquement leur appui à l’Ukraine dans la guerre qui l’oppose à la Russie.

Références :
L’engrenage ukrainien
Russian book ban in Ukraine
Ukraine restricts Russian books and music in latest step of ‘derussification’

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Écrit par Jean-Pierre Martel