Les simulacres de piraterie occidentale en haute mer

Publié le 31 janvier 2026 | Temps de lecture : 4 minutes

Le 30 septembre dernier, un pétrolier en provenance de Russie était arraisonné en eaux internationales par la marine française au large de Saint-Nazaire.

Le navire est accusé d’appartenir à la ‘flotte fantôme’ russe en plus d’être soupçonné d’avoir servi, quelques jours plus tôt, de plateforme de lancement des drones qui ont mystérieusement survolé le Danemark.

Après cinq jours, le bateau a repris le large et son capitaine chinois a été relâché sous la promesse de revenir en France dans quelques mois pour faire face à la Justice française. Ce qui n’arrivera pas.

Le 7 janvier, les États-Unis ont arraisonné en mer du Nord le pétrolier russe Marinera — soupçonné de transporter du pétrole iranien — et ont confisqué sa cargaison en invoquant l’extraterritorialité du droit américain.

Le 22 février dernier, un autre pétrolier en provenant de Russie a été arraisonné par la marine française alors qu’il naviguait lui aussi en eaux internationales, cette fois en Méditerranée.

L’opération se veut conforme aux sanctions occidentales décrétées contre Moscou.

On doit savoir que ces sanctions ne font pas nécessairement partie du Droit international. Dans certains cas, elles vont même à son encontre.

À titre d’exemple, un pays est parfaitement libre de cesser d’acheter des biens produits en Russie. En principe, un tel refus est parfaitement légal… du moment qu’il ne s’agit pas d’une rupture de contrat.

À l’opposé, confisquer les intérêts courus sur les avoirs russes saisis pour les donner à l’Ukraine est une violation du Droit international.

De la même manière, les actes de piraterie contre les pétroliers russes sont acceptables de la part de l’Ukraine puisque celle-ci est en guerre contre la Russie. Mais ils ne le sont pas lorsqu’ils sont commis par des pays qui, officiellement, ne sont pas engagés dans un conflit armé contre cette dernière.

Dans un autre ordre d’idée, on doit savoir que désigner un pétrolier comme faisant partie de la flotte ‘fantôme’ russe veut simplement dire que ce navire n’est pas assuré par la Lloyd’s de Londres. Ce qui n’est pas obligatoire en vertu du Droit international.

Quant au fait que ce pétrolier, s’il appartenait à la Russie, battait un pavillon autre que celui de ce pays, cela est sans importance; à des fins d’optimisation fiscale, tous les armateurs au monde font en sorte que leurs cargos battent un pavillon de complaisance (Panama, Libéria ou autre). C’est ce que Paul Martin, ex-premier ministre canadien, faisait lui-même.

Conclusion

Il y a deux ans, nous écrivions :

[…] la soumission au droit international est facultative; on le respecte lorsque cela fait son affaire et on le viole lorsqu’il ne convient plus.

Cet avis, autrefois controversé, a gagné en crédibilité depuis qu’il a été repris par le premier ministre canadien le 20 janvier dernier à Davos.

Jusqu’ici, les sanctions décrétées contre la Russie par les pays européens ont fait plus de tort à leurs économies qu’à celle de la Russie.

Pour bien montrer qu’on fait vraiment quelque chose, ces simulacres de piraterie — qui ne le sont qu’à moitié puisque généralement les pétroliers sont libérés avec leur cargaison intacte — ne sont que des irritants pour la Russie.

Mais ces irritants sont susceptible de constituer des éléments d’escalade. Bref, encore une fois, c’est jouer avec le feu.

Références :
Droit international et géopolitique (deuxième partie)
Écoutez le discours de Mark Carney, premier ministre du Canada, à Davos
How will China respond as US expands foreign ship seizures?
La marine américaine a saisi deux pétroliers, dont le navire russe Marinera dans l’Atlantique
L’ancien empire maritime de Paul Martin au cœur des Paradise Papers
Le mystère des drones en Europe occidentale
Navire « Pushpa » de la flotte fantôme russe : les questions s’accumulent autour de ce pétrolier immobilisé au large de Saint-Nazaire
Un pétrolier « en provenance de Russie » arraisonné par la marine française en Méditerranée

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Le Québec face au colonialisme canadian

Publié le 31 janvier 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

Le mythe des deux peuples fondateurs

Le 22 janvier dernier, le premier ministre canadien a prononcé à la Citadelle de Québec un discours dont la vérité alternative — au sujet de l’histoire du Québec depuis la Conquête de 1760 — a surpris (soyons gentils) tous les experts à ce sujet.

L’intention n’était pas mauvaise. Il s’agissait de promouvoir l’unité du pays face à Donald Trump en renouvelant le mythe selon lequel le Canada serait le fruit d’un partenariat entre deux peuples fondateurs.

Pendant des décennies, cette thèse a été défendue par de nombreux historiens fédéralistes.

Elle s’est même enrichie grâce à des symboles dont le Canada s’est doté au XXe siècle (notamment des timbres bilingues depuis 1927, des pièces de monnaie bilingues depuis 1936), et surtout grâce à l’adoption en 1969 d’une loi sur les langues officielles (nous y reviendrons).

Le tout fut couronné par l’adoption en 1980 d’un hymne national, le Ô Canada. À l’origine, il s’agissait du chant patriotique des habitants de la vallée du Saint-Laurent (les ‘Canayens’), récupéré à la gloire du Canada actuel en escamotant soigneusement ses trois dernières strophes.

La thèse des deux peuples fondateurs a mal vieilli. Essentiellement parce qu’elle invisibilise les peuples autochtones. Or ceux-ci ont été des partenaires essentiels à la mise en valeur du territoire de la Nouvelle-France dont la vallée du Saint-Laurent était l’axe commercial principal.

De défaites constitutionnelles en humiliations publiques infligées par Ottawa, les partisans fédéralistes de la thèse des deux peuples fondateurs l’ont finalement abandonnée.

Dans tout pays démocratique peuplé de deux ethnies principales, lorsque l’une est démographiquement beaucoup plus importante que l’autre, il est normal que la première ait le dernier mot la plupart du temps.

La preuve ultime du pouvoir colonial d’Ottawa

Ce qui prouve le plus éloquemment que le Québec est une colonie canadienne, c’est l’adoption en 1982 — sans le Québec — d’une nouvelle constitution par l’ethnie dominante du pays. Et ce, à la suite d’une séance ultime de négociation, tenue secrètement, et à laquelle le Québec n’était pas invité.

Cette adoption est un scandale. Un scandale dont il est impossible de minimiser la signification politique; cette fourberie est une tache indélébile sur l’histoire canadienne.

Peut-on imaginer l’adoption par le Royaume-Uni d’une constitution écrite sans l’assentiment de l’une ou l’autre de ses nations constituantes ? Évidemment pas. Mais on peut imaginer qu’elle s’en dote malgré l’opposition de l’un ou l’autre des quatorze territoires (dont iles Malouines) qui font encore partie de son empire.

Bref, une métropole coloniale est entièrement libre de se doter d’une nouvelle constitution sans la permission de ses colonies. Voilà pourquoi le Canada s’est doté d’une constitution sans le Québec.

Le financement de la colonisation anglaise du Québec

Depuis l’adoption en 1969 de sa Loi sur les langues officielles, Ottawa supporte financièrement les institutions dont les minorités linguistiques officielles se sont dotées à travers le pays.

À l’exclusion du peuple acadien, les communautés francophones dispersées à travers le pays ne sont pas viables et n’existent qu’en raison de leur perpétuel renouvèlement.

Elles sont constituées de membres âgés dont les descendants parlent à peine français deux générations plus tard, auxquels s’ajoutent de nouveaux venus dont les descendants finiront eux aussi par s’assimiler.

Ces communautés sont comme la roue d’un moulin qui tourne passivement en raison de son approvisionnement continuel en eau, mais qui s’arrêterait de tourner si elle n’était livrée qu’à elle-même.

Le financement que leur accorde Ottawa sert de justification au véritable but de la Loi sur les langues officielles, soit de financer la colonisation anglaise du Québec.

En effet, selon le point de vue, il y a deux manières de considérer les angloQuébécois.

La première consiste à les voir comme la plus importante minorité ethnique du Québec. C’est le point de vue adopté par Ottawa. La deuxième les voit plutôt comme l’annexe québécoise de la majorité anglo-canadienne.

Appelé à se prononcer à ce sujet, le Comite des droits de la Personne de l’ONU statuait en 1993 :

To summarize, the United Nations Human Rights Committee ruled […] that Quebec’s English community does not qualify for protection as a minority language group, because it forms part of the Canadian English-speaking majority.

En d’autres mots, les Québécois anglophones ne peuvent pas être considérés comme une minorité linguistique dans le contexte canadien où ils sont majoritaires.

Financer grassement cette minorité comme le fait Ottawa, c’est doter cette minorité d’institutions florissantes qui exerceront leur attrait auprès des néoQuébécois aptes à comparer leur excellence à la vétusté de leurs équivalents francophones, victimes de leur sous-financement chronique.

Depuis toujours, Ottawa feint d’ignorer que la langue menacée au Canada, c’est le français et non l’anglais.


 
Les recensements de Statistique Canada sont formels; l’anglais progresse inexorablement au Québec depuis plus de deux décennies.

En dépit de cela, c’est l’anglais qu’Ottawa protège au Québec.

Le fédéral à l’assaut de la pérennisation du français

Le moteur qui a justifié l’adoption de la Canadian constitution de 1982, c’est l’adoption de la Loi 101 cinq ans plus tôt par le Québec.

Cette dernière proclamait la préséance de certains droits collectifs — notamment, ceux nécessaires à la pérennité de la langue française au Québec — sur certains droits individuels, dont celui de s’assimiler au groupe linguistique de son choix.

Pour contrer cela, les idéologues fédéraux ont rédigé une constitution qui consacre, au contraire, la suprématie absolue des droits individuels.

De la même manière, Ottawa a adopté la loi C-13 peu de temps après l’adoption de la loi 96, une loi québécoise destinée à renforcer (mollement) la Loi 101.

Pour éviter que les entreprises opérant dans les champs de compétence fédérale soient soumises à la loi québécoise, Ottawa a adopté une loi qui, essentiellement, dit la même chose.

Puisqu’il en est ainsi, pourquoi Ottawa a-t-il cru bon se adopter d’une loi apparemment redondante ?

C’est qu’avec la loi québécoise, les efforts de francisation des entreprises visées seront jugés par une fonction publique majoritairement francophone (celle de Québec). Alors qu’en choisissant de se soumettre à la loi fédérale, leurs efforts de francisation seront plutôt jugés par une fonction publique majoritairement unilingue anglaise (celle d’Ottawa). Avec tout le laxisme qu’on peut attendre de ces derniers.

Et quand le Parti Québécois a annoncé son intention de tenir un troisième référendum sur l’indépendance nationale, Ottawa s’est empressé de procéder à un déluge migratoire en laissant entrer au Québec des centaines de milliers de nouveaux venus, majoritairement anglophones, submergeant ainsi la capacité d’accueil et la capacité de francisation du Québec.

Conclusion

À l’occasion d’une émission récente des Mordus de la politique (sur les ondes de Radio-Canada), une analyste reprochait au chef du Parti Québécois son utilisation du mot colonialisme en parlant des relations entre Ottawa et le Québec. Un terme très fort, jugeait-elle.

Ce colonialisme est un fait.

Pour contrer les efforts du Québec pour préserver sa langue et sa culture, Ottawa n’a pas hésité à doter le pays d’une constitution illégitime et de procéder à un déluge migratoire destiné à changer irrémédiablement le profil linguistique du Québec à l’avantage de l’anglais.

Ce colonialisme, beaucoup de Québécois ne le réalisent pas. Or ils n’en prendront jamais conscience si on hésite à en parler sous le prétexte que cela place dans l’inconfort nos amis fédéralismes, si prompts à s’en accommoder.

Références :
Décision de l’Onu
Il y a 40 ans, le Canada se dotait d’une entente constitutionnelle sans le Québec
La façade ministérielle de l’État canadien
La « fiction » de Mark Carney/a>
Le colonialisme économique ‘canadian’
Mark Carney et le colonialisme canadian
Ô Canada et la laïcité

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Écrit par Jean-Pierre Martel