Du néolibéralisme à la révolte

Publié le 22 octobre 2026 | Temps de lecture : 6 minutes

Le mirage du néolibéralisme

De la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’au début des années 1960, les revenus personnels au Québec se sont accrus plus rapidement que la croissance du prix des biens et services.

Alors que les familles québécoises consacraient 59 % de leur budget à des besoins primaires en 1937, elles consacrent 42 % de leur budget à ces besoins en 1959.

De 1945 à 1975, les ‘Trente glorieuses’ ont correspondu à une longue période de croissance continue des revenus personnels. C’est ainsi qu’entre 1961 et 1975, le revenu par personne a été multiplié par 2,5.

Cette période a pris fin aux alentours des années 1980 avec l’avènement du néolibéralisme.

Celui-ci se caractérise par un désengagement de l’État au profit du secteur privé. Et ce, par le moyen des privatisations, de la dérèglementation et du libre échange.

Il s’appuie sur la théorie du ruissèlement. Selon cette dernière, plus l’État favorise l’enrichissement des riches, plus ceux-ci démarrent de nouvelles entreprises et font augmenter l’activité économique. Et par le biais des emplois ainsi créés, cette richesse profite à l’ensemble de la société.

L’avènement de ce monde promis par le néolibéralisme devait coïncider avec une période d’aisance et de prospérité inégalée dans l’histoire de l’humanité.

Effectivement, là où les pays riches ont délocalisé leur production industrielle, jamais la misère n’a autant reculé.

Mais en Occident, le néolibéralisme a coïncidé avec l’appauvrissement de la classe moyenne. Les statistiques qui ‘prouvent’ le contraire tracent une équivalence fallacieuse entre la croissance du PIB par habitant et la croissance du niveau de vie.

En réalité, ces données ne tiennent pas compte de l’accroissement des inégalités sociales. Depuis des années, l’immense majorité de la richesse créée dans nos sociétés est accaparée par le un pour cent alors que la croissance des revenus dans le reste de la population a rarement dépassé le taux d’inflation.

La réduction des taux d’imposition aux entreprises, la permission accordée aux géants industriels de cacher leurs profits dans des paradis fiscaux, et les baisses d’impôts consenties aux riches ont réduit d’autant l’assiette fiscale de nos gouvernements.

Privés de revenus, ceux-ci s’acquittent de plus en plus mal de leurs obligations envers la population; une partie de nos hôpitaux sont en décrépitude, les écoles sont délabrées, le transport en commun est sous-financé et le déficit de l’entretien des infrastructures s’accroit.

Si bien qu’un nombre croissant de contribuables estiment qu’ils n’en ont pas pour leur argent.

La ‘bidonvillisation’

Dans les années 1920, c’est à Pointe-aux-Trembles qu’on trouvait un des plus hauts taux de tuberculose en Amérique du Nord.

À l’époque, les familles fuyaient la misère des campagnes québécoises, soit en allant travailler dans les filatures de coton de Nouvelle-Angleterre ou en s’agglutinant dans les taudis de l’Est de la ville.

Un siècle plus tard, nous assistons à un nouveau phénomène, soit la ‘bidonvillisation’ de Montréal, visible notamment le long de la rue Notre-Dame.

Plutôt que des maisons en tôle ondulée et en débris de construction — comme c’est le cas dans les bidonvilles des pays pauvres — nos bidonvilles à nous sont en tentes de camping.

Le phénomène n’est pas exclusif à Montréal; de nos jours, la pauvreté s’exhibe de manière identique çà et là dans toutes les villes moyennes du Québec.

Elle va même bien au-delà de nos frontières, de San Francisco à Vancouver en passant par toutes les grandes villes occidentales.

Fondamentalement, cette bidonvillisation est le canari dans la mine; elle est la partie visible de l’appauvrissement des peuples occidentaux.

L’état de la pauvreté

Le Petit pain de Gérard Sénécal (1940)

Une étude de l’Institut national de la recherche scientifique révélait récemment que de 2016 à 2023, 26 % des Montréalais ont passé au moins un an sous le seuil de la pauvreté.

Ce 26 % est la somme d’un 12 % de Montréalais qui ont été pauvres pendant un ou deux ans et d’un 14 % qui l’ont été trois ans ou plus.

De son côté, la firme américaine de sondage Pew Research Center révélait la semaine dernière que 27 % des Américains sont incapables de payer une partie de leurs factures ou de s’acquitter de leurs obligations financières.

Plus tôt cette semaine, c’était au tour du quotidien Le Monde de nous apprendre que 43 % des Français sont à découvert au moins une fois par an, c’est-à-dire que leur compte de banque est alors vide.

De la protestation à la révolte

En 2025, des protestations ont surgi en Bulgarie, en Indonésie, au Madagascar, au Maroc, en Mongolie, au Népal, au Paraguay, aux Philippines, au Timor-Oriental pour protester contre la corruption et l’étalage ostentatoire du luxe par les dirigeants politiques de ces pays.

Cette année, des protestations ont lieu en Albanie, en France, et en Inde.

Dans tous les cas, ces révoltes s’essouffleront d’elles-mêmes si elles ne sont pas écrasées dans le sang par les forces de l’ordre.

Et elles réapparaitront à la moindre étincelle parce que leur cause sous-jacente n’aura pas été corrigée.

Dans le cas de la France, ce pays est dans la même situation qu’il était à la veille de la Révolution française, alors que sa dette était au même niveau qu’actuellement et que ni la noblesse ni le clergé n’était prêt à payer sa juste part des impôts…

Références :
Banque : 43 % des Français sont à découvert au moins une fois par an
Comment est calculée l’inflation?
2025–2026 Philippine anti-corruption protests
En Bulgarie, des dizaines de milliers de manifestants réclament le départ du gouvernement
En Inde, l’impasse du premier ministre Modi confronté à la colère de la jeunesse
Le mirage de la théorie du ruissèlement
Le quart des Montréalais a vécu la pauvreté dans les dernières années
Les aspirations des familles québécoises, 1959-2013
L’essor de la société de consommation
Manifestations de 2025 à Madagascar
Manifestations de 2025 en Indonésie
Manifestations de 2025 en Mongolie
Manifestations de la génération Z au Maroc
Manifestations de la génération Z au Népal
Many Americans Are Struggling to Afford Basic Necessities
Néolibéralisme
Scènes de chaos en Albanie: la “ligne rouge” a été franchie, selon le Premier ministre
Thomas Piketty : « Comme en 1789 et en 1945, les gouvernants n’auront d’autre choix que de se tourner vers les plus fortunés » pour réduire la dette

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Écrit par Jean-Pierre Martel