Le Québec face au colonialisme canadian

Publié le 31 janvier 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

Le mythe des deux peuples fondateurs

Le 22 janvier dernier, le premier ministre canadien a prononcé à la Citadelle de Québec un discours dont la vérité alternative — au sujet de l’histoire du Québec depuis la Conquête de 1760 — a surpris (soyons gentils) tous les experts à ce sujet.

L’intention n’était pas mauvaise. Il s’agissait de promouvoir l’unité du pays face à Donald Trump en renouvelant le mythe selon lequel le Canada serait le fruit d’un partenariat entre deux peuples fondateurs.

Pendant des décennies, cette thèse a été défendue par de nombreux historiens fédéralistes.

Elle s’est même enrichie grâce à des symboles dont le Canada s’est doté au XXe siècle (notamment des timbres bilingues depuis 1927, des pièces de monnaie bilingues depuis 1936), et surtout grâce à l’adoption en 1969 d’une loi sur les langues officielles (nous y reviendrons).

Le tout fut couronné par l’adoption en 1980 d’un hymne national, le Ô Canada. À l’origine, il s’agissait du chant patriotique des habitants de la vallée du Saint-Laurent (les ‘Canayens’), récupéré à la gloire du Canada actuel en escamotant soigneusement ses trois dernières strophes.

La thèse des deux peuples fondateurs a mal vieilli. Essentiellement parce qu’elle invisibilise les peuples autochtones. Or ceux-ci ont été des partenaires essentiels à la mise en valeur du territoire de la Nouvelle-France dont la vallée du Saint-Laurent était l’axe commercial principal.

De défaites constitutionnelles en humiliations publiques infligées par Ottawa, les partisans fédéralistes de la thèse des deux peuples fondateurs l’ont finalement abandonnée.

Dans tout pays démocratique peuplé de deux ethnies principales, lorsque l’une est démographiquement beaucoup plus importante que l’autre, il est normal que la première ait le dernier mot la plupart du temps.

La preuve ultime du pouvoir colonial d’Ottawa

Ce qui prouve le plus éloquemment que le Québec est une colonie canadienne, c’est l’adoption en 1982 — sans le Québec — d’une nouvelle constitution par l’ethnie dominante du pays. Et ce, à la suite d’une séance ultime de négociation, tenue secrètement, et à laquelle le Québec n’était pas invité.

Cette adoption est un scandale. Un scandale dont il est impossible de minimiser la signification politique; cette fourberie est une tache indélébile sur l’histoire canadienne.

Peut-on imaginer l’adoption par le Royaume-Uni d’une constitution écrite sans l’assentiment de l’une ou l’autre de ses nations constituantes ? Évidemment pas. Mais on peut imaginer qu’elle s’en dote malgré l’opposition de l’un ou l’autre des quatorze territoires (dont iles Malouines) qui font encore partie de son empire.

Bref, une métropole coloniale est entièrement libre de se doter d’une nouvelle constitution sans la permission de ses colonies. Voilà pourquoi le Canada s’est doté d’une constitution sans le Québec.

Le financement de la colonisation anglaise du Québec

Depuis l’adoption en 1969 de sa Loi sur les langues officielles, Ottawa supporte financièrement les institutions dont les minorités linguistiques officielles se sont dotées à travers le pays.

À l’exclusion du peuple acadien, les communautés francophones dispersées à travers le pays ne sont pas viables et n’existent qu’en raison de leur perpétuel renouvèlement.

Elles sont constituées de membres âgés dont les descendants parlent à peine français deux générations plus tard, auxquels s’ajoutent de nouveaux venus dont les descendants finiront eux aussi par s’assimiler.

Ces communautés sont comme la roue d’un moulin qui tourne passivement en raison de son approvisionnement continuel en eau, mais qui s’arrêterait de tourner si elle n’était livrée qu’à elle-même.

Le financement que leur accorde Ottawa sert de justification au véritable but de la Loi sur les langues officielles, soit de financer la colonisation anglaise du Québec.

En effet, selon le point de vue, il y a deux manières de considérer les angloQuébécois.

La première consiste à les voir comme la plus importante minorité ethnique du Québec. C’est le point de vue adopté par Ottawa. La deuxième les voit plutôt comme l’annexe québécoise de la majorité anglo-canadienne.

Appelé à se prononcer à ce sujet, le Comite des droits de la Personne de l’ONU statuait en 1993 :

To summarize, the United Nations Human Rights Committee ruled […] that Quebec’s English community does not qualify for protection as a minority language group, because it forms part of the Canadian English-speaking majority.

En d’autres mots, les Québécois anglophones ne peuvent pas être considérés comme une minorité linguistique dans le contexte canadien où ils sont majoritaires.

Financer grassement cette minorité comme le fait Ottawa, c’est doter cette minorité d’institutions florissantes qui exerceront leur attrait auprès des néoQuébécois aptes à comparer leur excellence à la vétusté de leurs équivalents francophones, victimes de leur sous-financement chronique.

Depuis toujours, Ottawa feint d’ignorer que la langue menacée au Canada, c’est le français et non l’anglais.


 
Les recensements de Statistique Canada sont formels; l’anglais progresse inexorablement au Québec depuis plus de deux décennies.

En dépit de cela, c’est l’anglais qu’Ottawa protège au Québec.

Le fédéral à l’assaut de la pérennisation du français

Le moteur qui a justifié l’adoption de la Canadian constitution de 1982, c’est l’adoption de la Loi 101 cinq ans plus tôt par le Québec.

Cette dernière proclamait la préséance de certains droits collectifs — notamment, ceux nécessaires à la pérennité de la langue française au Québec — sur certains droits individuels, dont celui de s’assimiler au groupe linguistique de son choix.

Pour contrer cela, les idéologues fédéraux ont rédigé une constitution qui consacre, au contraire, la suprématie absolue des droits individuels.

De la même manière, Ottawa a adopté la loi C-13 peu de temps après l’adoption de la loi 96, une loi québécoise destinée à renforcer (mollement) la Loi 101.

Pour éviter que les entreprises opérant dans les champs de compétence fédérale soient soumises à la loi québécoise, Ottawa a adopté une loi qui, essentiellement, dit la même chose.

Puisqu’il en est ainsi, pourquoi Ottawa a-t-il cru bon se adopter d’une loi apparemment redondante ?

C’est qu’avec la loi québécoise, les efforts de francisation des entreprises visées seront jugés par une fonction publique majoritairement francophone (celle de Québec). Alors qu’en choisissant de se soumettre à la loi fédérale, leurs efforts de francisation seront plutôt jugés par une fonction publique majoritairement unilingue anglaise (celle d’Ottawa). Avec tout le laxisme qu’on peut attendre de ces derniers.

Et quand le Parti Québécois a annoncé son intention de tenir un troisième référendum sur l’indépendance nationale, Ottawa s’est empressé de procéder à un déluge migratoire en laissant entrer au Québec des centaines de milliers de nouveaux venus, majoritairement anglophones, submergeant ainsi la capacité d’accueil et la capacité de francisation du Québec.

Conclusion

À l’occasion d’une émission récente des Mordus de la politique (sur les ondes de Radio-Canada), une analyste reprochait au chef du Parti Québécois son utilisation du mot colonialisme en parlant des relations entre Ottawa et le Québec. Un terme très fort, jugeait-elle.

Ce colonialisme est un fait.

Pour contrer les efforts du Québec pour préserver sa langue et sa culture, Ottawa n’a pas hésité à doter le pays d’une constitution illégitime et de procéder à un déluge migratoire destiné à changer irrémédiablement le profil linguistique du Québec à l’avantage de l’anglais.

Ce colonialisme, beaucoup de Québécois ne le réalisent pas. Or ils n’en prendront jamais conscience si on hésite à en parler sous le prétexte que cela place dans l’inconfort nos amis fédéralismes, si prompts à s’en accommoder.

Références :
Décision de l’Onu
Il y a 40 ans, le Canada se dotait d’une entente constitutionnelle sans le Québec
La façade ministérielle de l’État canadien
La « fiction » de Mark Carney/a>
Le colonialisme économique ‘canadian’
Mark Carney et le colonialisme canadian
Ô Canada et la laïcité

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Écrit par Jean-Pierre Martel


Les collabos du colonialisme canadian (1re partie) : Francis Drouin, député fédéral libéral

Publié le 12 mai 2024 | Temps de lecture : 6 minutes

Introduction

Le 6 mai dernier, le chercheur Frédéric Lacroix et le professeur Nicolas Bourdon se présentaient devant le Comité permanent sur les langues officielles d’Ottawa afin de soutenir la thèse — basée sur les données de Statistique Canada — selon laquelle faire ses études dans un Cégep ou une université anglophone augmentait statistiquement la probabilité de mener par la suite sa vie en anglais.

Prenant la parole, le député libéral Francis Drouin les a qualifiés d’extrémistes et de ‘pleins de marde’.

Les faits

L’assimilation linguistique s’opère principalement par le biais du marché du travail et de l’école.

Au sujet de l’école, si la Loi 101 oblige les francoQuébécois et les néoQuébécois à fréquenter l’école publique française au primaire et au secondaire, cette loi est muette au post-secondaire, c’est-à-dire au niveau des Cégeps et des universités.

Malheureusement, après avoir été scolarisés en français au primaire et au secondaire, une proportion croissante de jeunes francoQuébécois font leurs études post-secondaires en anglais.

Chez les adolescents de langue maternelle française qui ont entrepris un parcours scolaire destiné à les mener à l’université — en somme, ceux qui ne sont pas inscrits à un DEC technique — 80 % de ceux qui font leurs études collégiales en anglais s’inscrivent à une université anglaise alors que ce pourcentage est de 13 % chez ceux qui ont fait leurs études collégiales en français.

En somme, le Cégep anglais constitue un choix de vie définitif; la plupart des adolescents inscrits à un Cégep anglais espèrent travailler en anglais à la suite de la remise de leurs diplômes.

Cela s’explique facilement. Les détenteurs d’une formation collégiale ou universitaire seront plus à l’aise, pour le reste de leur vie, de s’exprimer en anglais dans leur domaine de compétence puisque les termes techniques, les concepts et les notions apprises l’auront été dans cette langue.

Dans son premier rapport annuel, le nouveau commissaire à la langue française note que l’utilisation de l’anglais par les francoQuébécois et les néoQuébécois est liée au fait d’avoir étudié dans un Cégep ou dans une université anglaise.

Le mécanisme de l’assimilation

En 2009, plus de 3 200 étudiants provenant principalement de sept Cégeps de l’ile de Montréal ont répondu à un questionnaire comptant plus de quarante questions et portant leurs comportements linguistiques.

Pour ce qui est de leurs préférences cinématographiques, les collégiens anglophones ne sont pas intéressés par les films en français (d’ici ou d’ailleurs), peu importe la langue de leurs études.

Toutefois, autant chez les collégiens francophones qu’allophones, l’intérêt pour le cinéma en français chutait de manière importante chez ceux qui fréquentent les Cégeps anglais.

Ce phénomène se retrouvait également (mais avec une chute d’intérêt moindre) quant aux émissions de télévision.

On peut présumer que ce qui était vrai pour la télévision en 2009 est probablement vrai de nos jours pour les sites internet.

Les auteurs de cette étude concluaient que la fréquentation d’un Cégep anglais est fortement corrélée avec l’utilisation prédominante de l’anglais dans l’ensemble des situations quotidiennes.

Une fois diplômés, une bonne partie de ceux qui fréquentaient les Cégeps ou les universités anglaises sont devenus indifférents à être servis dans une autre langue que le français.

En d’autres mots, ils se désolidarisent des francoQuébécois unilingues qui sont victimes de discrimination à l’embauche, ceux-ci étant vus comme des pleurnichards qui n’ont qu’à apprendre l’anglais.

Les quelques années qui sont nécessaires pour effectuer des études post-secondaires en anglais ne sont pas suffisantes pour transformer un étudiant francoQuébécois en angloQuébécois.

Mais cette formation anglaise est associée à une propension plus grande à écouter par la suite des films en anglais, à assister à des spectacles en anglais, à lire des livres en anglais, à consulter des quotidiens anglais, et à écouter les actualités en anglais.

Une fois diplômé, le cercle d’amis d’un Francophone qui a fait ses études en anglais est habituellement composé de collègues avec lesquels il a étudié, soit des personnes bilingues et des angloQuébécois unilingues, c’est-à dire un groupe au sein duquel l’anglais est la seule langue commune.

À s’exposer à l’idéologie qui prévaut chez les angloCanadiens, on en vient peu à peu à penser comme un angloQuébécois, au fur et à mesure que son vocabulaire en français — de moins en moins utilisé — se rétrécit au point qu’on devient plus à l’aise de s’exprimer dans la langue de Shakespeare.

N’est-ce pas ce qu’on appelle l’assimilation ?

Conclusion

Le ‘distingué’ député Drouin souffre d’aveuglement volontaire en refusant de croire les faits, c’est-à-dire que les Cégeps et universités anglophones de Montréal — ces dernières grassement financées par Ottawa — sont au cœur de la machine assimilatrice à l’anglais.

Au Québec, Ottawa verse 2 663$ par étudiant anglophone à plein temps et 1 430$ pour un étudiant francophone à plein temps.

Le résultat, c’est que les Cégeps et universités anglaises ont 56 % plus d’argent pour former chacun de leurs étudiants. Cela entraine des classes plus spacieuses, des laboratoires mieux équipés, et plus de moyens pour favoriser la réussite des travaux de recherche.

Pas étonnant qu’un nombre croissant d’adolescents francoQuébécois choisissent un parcours scolaire qui conduira à leur assimilation linguistique.

Tant que le peuple francoQuébécois paiera des taxes et des impôts à Ottawa — autrement dit tant que Québec ne deviendra pas un pays indépendant — notre argent servira à favoriser notre lente extinction.

Merci au député Drouin de nous donner l’occasion d’y réfléchir…

Références :
Depuis 1995, le Canada a dépensé 2 milliards $ pour soutenir l’anglais au Québec
Le défilé des Rhodésiens
Les cégeps français à Montréal : le début de la fin ?
Protection du français : Témoins « pleins de marde » : « Non, je ne m’excuse pas », dit le député
Québec préfère les universités anglaises
Rapport d’activités 2022-2023 – Commissaire à la langue française
Sans l’indépendance, pas d’avenir pour le français comme langue nationale
Une analyse des comportements linguistiques des étudiants du collégial sur l’ile de Montréal
Universités anglophones: 200 M$ par année pour angliciser le Québec

Paru depuis : Le député libéral Francis Drouin annonce qu’il ne se représente pas (2024-07-25)

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